Prétexte à la dissuasion ou aux actions préventives, la notion de menace existentielle alimente, dans le cadre de l’opposition Israël-Iran, une rivalité nourrie de facteurs historiques, idéologiques et sécuritaires. Sa politisation renforce l’escalade, réduit les compromis et accroît les risques liés à la prolifération nucléaire.
Le piège stratégique de la menace existentielle : Israël, l’Iran et le risque nucléaire
The Strategic Trap of the Existential Threat: Israel, Iran and the Nuclear Risk
As a pretext for deterrence or preventive action, in the case of the Israel-Iran conflict the notion of an existential threat gives a boost to a rivalry driven by historical, ideological and security elements. Its politicisation fuels escalation, reduces compromises and increases the risks relating to nuclear proliferation.
La notion de menace existentielle occupe une place particulière dans la pensée stratégique car elle renvoie à une situation dans laquelle la survie même d’un État, d’un régime politique ou d’une communauté nationale est perçue comme étant en jeu. Dans ce type de configuration, la préservation de l’existence collective devient un impératif absolu qui tend à redéfinir les doctrines militaires et les mécanismes de décision politique.
Dans la tradition stratégique occidentale, la question de la survie de l’État constitue un élément central de la réflexion sur la guerre. Le politologue Raymond Aron soulignait ainsi que la logique de la dissuasion nucléaire reposait sur la certitude que les dirigeants rationnels chercheraient avant tout à éviter leur propre destruction (1). Dans cette perspective, la possession d’armes capables d’infliger des dommages inacceptables devait stabiliser les relations entre puissances nucléaires en rendant l’escalade irrationnelle. C’est ce que l’on appelle l’équilibre de la terreur (2). L’économiste américain Thomas Schelling (3) a également montré que la dissuasion repose moins sur la destruction effective de l’adversaire que sur une communication crédible de la menace. L’objectif n’est pas tant de gagner la guerre que de convaincre l’adversaire que le coût d’une agression serait supérieur aux bénéfices attendus. Toutefois, cet équilibre stratégique suppose que les acteurs acceptent l’idée même de la dissuasion comme mode de gestion du conflit. Lorsque l’un d’entre eux considère que certaines capacités adverses pourraient remettre en cause sa propre survie, la logique stratégique peut basculer vers la prévention. Le professeur de War Studies britannique Lawrence Freedman souligne ainsi que la perception d’une menace existentielle conduit souvent les États à privilégier des stratégies d’anticipation visant à empêcher l’émergence d’un rapport de force jugé intolérable (4). Dans ce type de configuration, la dissuasion cesse d’être un mécanisme de stabilisation pour devenir un facteur d’incertitude. La priorité n’est plus d’équilibrer la relation stratégique mais d’empêcher l’émergence de capacités adverses perçues comme incompatibles avec la survie nationale. Cette évolution peut conduire à des stratégies de frappes préventives, à des opérations clandestines ou à des politiques d’endiguement particulièrement agressives.
Cependant, la notion de menace existentielle comporte également un potentiel de dérive politique. En présentant un adversaire comme une menace pour la survie nationale, les dirigeants peuvent mobiliser leur société autour d’un récit de défense collective et justifier des politiques de sécurité exceptionnelles. Dans certaines configurations, cette rhétorique peut contribuer à radicaliser la perception du conflit et à réduire l’espace du compromis diplomatique. Plusieurs chercheurs ont ainsi souligné les risques liés à l’usage politique de ce concept. Le professeur de sciences politiques américain Barry R. Posen (5) observe que les doctrines fondées sur la perception d’un danger vital peuvent conduire à une escalade stratégique lorsqu’elles sont associées à des visions idéologiques ou identitaires du conflit. Dans ces situations, la menace n’est plus seulement interprétée en termes militaires mais en termes civilisationnels ou religieux.
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