Le Désert de nous-mêmes : Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle (Our inner desert: the intellectual and creative turning point of artificial intelligence, reviewed by Thibault Lavernhe)
Le Désert de nous-mêmes : Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle
On ne compte plus les ouvrages sur l’Intelligence artificielle (IA) et ses impacts, dont les thèses oscillent entre la techno-béatitude et l’imaginaire apocalyptique. Dans ce paysage, l’ouvrage d’Éric Sadin vient combler un angle mort en s’attachant à analyser la portée civilisationnelle de l’IA, c’est-à-dire son influence sur les murs porteurs de notre condition humaine. Le constat du philosophe, fin observateur depuis quinze ans des technologies numériques, est sombre : dans l’histoire longue qui a vu depuis deux siècles la technologie s’imposer comme une puissante auxiliaire de l’homme, l’émergence de l’IA générative, couronnée par l’irruption symbolique de Chat GPT il y a quelques années, marque un effet de seuil, dans la mesure où elle constitue une rupture anthropologique. Pour l’auteur et organisateur d’un remarqué « contre-sommet » de l’IA en février 2025, le fait majeur est qu’après avoir délégué aux machines des travaux pénibles, nous déléguons désormais à la technologie la part la plus irréductible de nous-mêmes, à savoir nos facultés intellectuelles, cognitives et surtout créatrices. Et, si rien n’est fait à court terme, aucun retour en arrière ne sera possible, selon Éric Sadin.
Pour nous en convaincre, le philosophe nous propose d’abord une revue des conséquences de cette rupture dans les compartiments de notre nature humaine. Deux cibles fondamentales sont l’objet des assauts des IA génératives : le langage et les images, qui nous permettent pourtant d’entrer en relation avec les autres. Or, en ouvrant un monde de chimères qui se contentent de reproduire le passé pour coller à la demande aux attentes de ses utilisateurs, l’IA générative nous fait passer d’un univers d’altérité à la négation d’autrui, pavant ainsi la voie au narcissisme et à l’assouvissement des passions qui dorment dans l’âme humaine. Chacun pouvant s’enfermer dans une bulle en tout point conforme à ses attentes, la rencontre de l’autre et la contradiction qu’il porte ne sont plus. S’y ajoute une profonde crise de la culture, alors que l’IA prive l’homme de sa part agissante (fin de l’homo faber) et le prive de la confrontation à la créativité humaine. Cependant, la conséquence la plus inquiétante de ce mouvement n’est ni l’affadissement du monde, ni la suspicion permanente qui frappe dorénavant toute production humaine, ni la disparition de nombreux métiers dont la raison d’être menace de s’évanouir (professeur, médecin, avocat, journaliste, etc.), mais le processus antihumain qui s’installe et qui porte en lui un fort potentiel de violence en raison de la polarisation qu’il induit. Pour Éric Sadin, le désert de nous-mêmes est l’étape ultime avant l’enfer de la guerre de tous contre tous.
Cet essai dresse en outre une critique mordante de ceux qui, par naïveté ou intérêt, promeuvent une accélération de la tendance actuelle vers un horizon forcément heureux, dans une course effrénée dont nous sommes les passagers plus ou moins consentants. Après avoir déconstruit le conformisme sémantique des béats de l’IA (« transformation digitale des entreprises », « mettre l’homme au centre », « complémentarité homme- machine »), l’auteur s’attaque à ce qu’il appelle le fondamentalisme de l’IA, ses ayatollahs et ses cinq piliers. 1er pilier : les responsables politiques, mal informés mais fascinés. 2e pilier : la caste des entrepreneurs et ingénieurs qui comprennent mais veulent s’acheter une bonne conscience sans assumer leur responsabilité politique et sociale. 3e pilier : les économistes apôtres de la croissance. 4e pilier : les organismes en apparence éthiques qui donnent une caution morale au fondamentaliste de l’IA. 5e pilier : la presse, chambre d’amplification de la doxa en matière d’IA. Cinq piliers qui, pour Éric Sadin, entretiennent en réalité un immobilisme intellectuel sous couvert du mantra de l’innovation, sans tolérer les opinions divergentes. S’y ajoute selon lui la fable de la régulation qui est une fausse solution brandie par le législateur, français comme européen, qui tout en étant fasciné, ne comprend pas l’ampleur du danger.
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