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  • Revue n° 892 Été 2026
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Préface

Martial Foucault, « Préface  » Revue n° 892 Été 2026 - p. 9-11

Preface

Il est des puissances dont la montée se donne à voir dans la rupture. La Chine, elle, avance aussi par accumulation. De moins en moins discrètement, de plus en plus méthodiquement, la Chine s’installe au premier rang des puissances mondiales. La formule n’a plus rien d’un effet de tribune : elle décrit un déplacement durable du centre de gravité de la puissance. Accumulation de richesses, de capacités industrielles, d’infrastructures, de savoirs, de technologies, de moyens militaires, d’influence normative, de présence internationale. Cette progression ne relève plus d’une hypothèse ni d’une projection commode : elle constitue l’un des faits majeurs de notre temps stratégique.

Longtemps, l’ascension chinoise a été observée à travers des catégories rassurantes. On y voyait le prolongement d’un rattrapage économique, le produit d’une insertion réussie dans la mondialisation, parfois même la promesse d’une convergence progressive avec les cadres politiques, juridiques et institutionnels façonnés par les puissances occidentales après 1945. Ces lectures ne suffisent plus. La Chine n’est plus seulement une puissance en développement, ni même une puissance émergente : elle est une puissance installée, dotée d’une vision de long terme, d’instruments d’action variés, et d’une capacité croissante à transformer son environnement stratégique.

C’est en cela qu’un numéro de la RDN sur la Chine s’impose aujourd’hui. Non pour céder à l’effet de mode, ni pour redoubler des constats déjà répétés, mais parce que la Chine oblige à reposer des questions fondamentales. Comment penser une puissance qui articule de manière étroite l’économie, la technologie, l’industrie, les normes et la stratégie militaire ? Comment analyser un acteur qui ne sépare pas, comme nous l’avons souvent fait en Europe, la compétition économique de la rivalité politique, ni l’innovation civile de la puissance d’État ? Comment comprendre, surtout, une trajectoire nationale qui ne se contente pas de rechercher la prospérité ou la sécurité, mais entend peser sur la définition même des règles du jeu international pour en tirer bénéfice ?

La difficulté est d’abord intellectuelle. La Chine déjoue les classements trop simples. Elle n’est ni un simple statu quo power, satisfaite des bénéfices tirés de l’ordre existant, ni une puissance révisionniste au sens classique, cherchant frontalement à détruire cet ordre. Elle agit plus subtilement : en investissant les institutions, en contestant certaines normes, en promouvant ses propres standards, en construisant des dépendances, en avançant ses positions sans toujours recourir à la confrontation ouverte, en « arsenalisant » des relations de dépendance stratégique.

Cette singularité impose de prendre au sérieux la question de la Grande stratégie. Non pas au sens naïf d’un plan parfait, exécuté sans friction, mais au sens plus rigoureux d’une articulation durable entre des fins politiques, des ressources nationales, des représentations du monde et des instruments de puissance. La Chine dispose-t-elle d’une grande stratégie au sens du concept classique des war studies revisité par les professeurs de sciences politiques Thierry Balzcq et Ronald Krebs en 2021 (1) ? La question mérite d’être posée sans préjugé car ce qui frappe, c’est la cohérence de certaines lignes d’effort : montée en gamme technologique, réduction des dépendances jugées critiques, sécurisation des approvisionnements, consolidation du contrôle politique, modernisation militaire, affirmation maritime, travail normatif et discursif à l’extérieur. Rien de tout cela n’est improvisé.

Toutefois, la montée de la Chine n’est pas seulement un objet d’analyse pour spécialistes de l’Asie. Elle constitue un révélateur plus large de la transformation du monde. Elle oblige à revoir nos catégories de puissance. Pendant longtemps, la hiérarchie stratégique reposait sur des marqueurs relativement identifiables : territoire, population, Produit intérieur brut (PIB), capacités militaires, alliances. Désormais, elle se joue aussi dans la maîtrise des chaînes de valeur, des infrastructures critiques, des standards techniques, des capacités de calcul, des ressources minières, de la donnée, des flux portuaires et ferroviaires, des récits de légitimité internationale. La Chine est l’un des acteurs qui a sans doute le mieux compris cette mutation.

Il y a là un défi particulier pour les Européens. Parce que la Chine met à l’épreuve plusieurs des présupposés sur lesquels nous avons vécu : que l’interdépendance réduit mécaniquement les tensions ; que l’ouverture économique produit spontanément de la convergence politique ; enfin, que la supériorité normative de l’Occident demeure suffisante pour organiser durablement l’ordre international. Or la Chine montre qu’il est possible de tirer parti de la mondialisation sans en épouser toutes les prémisses idéologiques, d’accumuler de la puissance sans libéralisation politique, et d’exercer une attraction internationale sans se réclamer du modèle occidental.

Faut-il dès lors ne voir en elle qu’une menace ? Là encore, la facilité serait mauvaise conseillère. La Chine est à la fois un rival, un compétiteur, un partenaire indispensable et, sur certains dossiers, un acteur dont les choix pèseront directement sur la stabilité internationale. Elle n’est ni extérieure au monde que nous habitons, ni soluble dans les catégories familières de l’ennemi. C’est précisément pourquoi elle appelle une analyse à plusieurs entrées que les sciences sociales et humaines autorisent. Tel est l’intérêt de ce numéro : éclairer la Chine non par un seul prisme, mais par la diversité des scènes sur lesquelles elle agit – récits, institutions, technologies, énergie, infrastructures, espaces régionaux, mers, ports, voisinages, Taïwan. Cette pluralité d’approches permet de comprendre que la question chinoise n’est pas seulement celle d’un rapport de force bilatéral avec les États-Unis, ni celle d’un théâtre indo-pacifique lointain. Elle est devenue une question centrale pour quiconque réfléchit à la puissance, à la souveraineté, à la guerre, à l’autonomie stratégique et à l’avenir de l’ordre mondial.

Penser la Chine aujourd’hui, ce n’est donc pas commenter une ascension de plus. C’est interroger la forme que prend désormais la puissance au XXIe siècle – et se demander, avec lucidité, ce qu’elle exige de nous. ♦


(1) Balzacq Thierry et Krebs Ronald R. (dir.), The Oxford Handbook of Grand Strategy Get access Arrow, Oxford University Press, 2021.

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Été 2026
n° 892

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