La Chine construit un narratif habile la présentant comme la grande puissance de l’avenir et ayant gagné la compétition internationale. Ce récit performatif est d’ailleurs souvent repris par les experts sinologues parfois à leur corps défendant. Il faut rester lucide, conserver un libre arbitre face aux discours chinois et proposer un contre-récit réaliste.
« La Chine a gagné ! » : anatomie d’un récit performatif
China Has Won! An Anatomy of Self-Congratulatory Propaganda
China is compiling a clever narrative that presents the country as the great power of the future and that it has already won the international competition. This self-congratulatory narrative is also often taken up by sinologists, occasionally against their better judgement. We need to remain clear-headed and keep an open mind in the face of such Chinese propaganda, and offer a realistic counter-narrative.
Le présent numéro de la Revue Défense Nationale (RDN) s’attache à dresser l’inventaire des dépassements chinois dans tous les champs : industriel, scientifique, infrastructurel, normatif, etc. Il prolonge en un sens le geste épistémologique des « regards froids sur la Chine » (1), cette posture qui, dans les années 1970, voulait dégager la sinologie française des passions militantes de son temps ; il s’inscrit surtout dans la lignée de travaux récents, tels que l’ouvrage de Wang Dan Breakneck (2), qui portent à la connaissance du grand public les chiffres étourdissants de la puissance chinoise. Les résultats chinois sont bien réels et le sérieux de ces travaux comme des articles ici rassemblés rend vaine toute tentative de contestation empirique. On peut, et on doit, lire ce numéro avec la conviction qu’il décrit bien une réalité.
Mais la question que je voudrais poser ici émerge à l’instant même où cette conviction se fait jour : que faisons-nous, exactement, lorsque nous établissons l’inventaire de ces dépassements ? Nous autres chercheurs pensons simplement mettre au jour les éléments objectifs de la puissance chinoise. Mais est-ce si simple ? Mon hypothèse est que ce travail d’inventaire participe du récit même de la puissance chinoise, pouvant faire du chercheur, à son corps défendant, un rouage du processus de fabrication de la puissance symbolique. Autrement dit, à côté, ou plutôt derrière, cette puissance matérielle, il y a également une autre puissance, narrative celle-là, qui n’agit pas par les faits, mais par les récits qui les énoncent. Ce constat vaut naturellement aussi pour mon propre texte. Souligner cette performativité du récit, tenter de la déconstruire, c’est encore y participer. Une telle remarque pourrait pousser à renoncer ; je tenterai plutôt d’en faire l’argument central de ce papier. Mon propos se déploiera en trois temps : décrire la fabrique du récit chinois du dépassement ; examiner le rôle que jouent, par leur sérieux même, les discours savants qui le commentent ; enfin, en tirer quelques conseils pour les lecteurs de la RDN.
Anatomie du récit du dépassement
Parler de récit, dans le cas d’espèce, ne relève pas d’une métaphore facile. L’histoire que raconte Pékin possède les propriétés qui sont celles d’un récit au sens narratologique : une chronologie reconstruite, une distribution des rôles, une dimension expérientielle (au sens post-classique du terme), une orientation axiologique, etc. Elle se prête donc à l’examen au même titre qu’un récit littéraire. Lire ce récit du dépassement à la lumière des outils de la narratologie peut révéler la mécanique politique à l’œuvre. Deux dimensions méritent d’être examinées tour à tour : l’arc temporel qui structure le récit et la distribution des rôles qu’il opère.
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