Jamais l’actualité, avec ses multiples conflits, menaces terroristes et prises d’otages, n’a mis autant en exergue le rôle salutaire des services de renseignement. Paradoxalement, ces derniers souffrent encore d’une image négative au sein de la société française. Explorant successivement l’histoire, la littérature et la sociologie, l’auteur tente d’apporter des éléments de compréhension sur ce qui pourrait bien constituer une exception culturelle.
Renseignement français : les origines d'une culture négative
L’amiral Lacoste écrit dans ses Mémoires (1) : « En dépit de mes efforts et de ma volonté de dialogue, je n’ai pu modifier le climat général de méfiance et d’incompréhension si caractéristique de la conception qu’on a en France des services de renseignement. Pour une majorité de nos concitoyens, cela relève de l’ignorance teintée d’un rejet pour tout ce qui est secret… ». À l’ignorance et à l’incompréhension, à l’origine de la méfiance des citoyens, s’ajouterait selon l’auteur un « vieux fond d’antimilitarisme » qui handicaperait lourdement le système de renseignement français, à travers ce que nous définissons comme l’expression d’une « culture négative ».
Entre fascination et rejet, l’espace imaginaire de l’espion
Selon François-Bernard Huyghe (2), « nombre de gens sont persuadés que, derrière les paravents médiatiques, sévissent puissances occultes, services spéciaux, réalités et dangers dissimulés, faits ignorés ». Ainsi s’ouvre un espace imaginaire de l’espion démesurément plus large que son espace réel. Selon Alain Dewerpe (3), il est le creuset inflationniste de discours et de représentations qu’une littérature spéculative n’a cessé de produire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans laquelle se côtoient le complot, l’héroïsme et la trahison. Car en franchissant le seuil de l’interdit, l’espion franchit la frontière entre l’apparence et la réalité, Le Miroir aux espions de John Le Carré (4) ou La Diagonale du double de Constantin Melnik (5). Il renvoie à de troublantes pulsions, entre le désir et la peur, entre le plaisir et la honte, ôtant à chacun le choix de l’indifférence. Il met en demeure d’assumer une part de nature humaine si l’on considère que l’homme, avant de devenir curieux, invente l’objet de sa curiosité. L’espion fascine par sa capacité à révéler, mais il fait naître dans le même temps un sentiment de rejet lorsqu’il franchit sans états d’âme les frontières de la morale, au nom de la sécurité nationale.
L’anathème culturel
« Espion : fouine doublée d’une taupe ». Cette définition, trouvée dans une grille de mots croisés de magazine populaire, donne la mesure de l’image que renvoie l’espionnage dans la culture française. Elle résume l’évolution d’une fonction, considérée dans sa plus simple expression (l’espion) comme infâme et contrainte à la parodie, par une sorte d’exorcisme de l’inconscient collectif face à la raison d’État.
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