L’intelligence artificielle est d'abord une bataille d’infrastructures. La puissance ne dépend pas des algorithmes, mais du contrôle des data centers, de l’énergie et des semi-conducteurs. Les États-Unis dominent, la Chine mise sur l’IA militaire, tandis que l’Europe, dépendante, peine à concilier régulation civile et innovation de défense. La France a des atouts mais doit accélérer pour rester dans la course.
L’infrastructure IA, nouveau vecteur de puissance (T 1819)
Picpics / Adobe Stock (généré à l'aide de l'IA)
AI infrastructure, a new driver of power
Artificial intelligence is first and foremost a battle of infrastructure. Power depends not on algorithms, but on control of data centers, energy, and semiconductors. The United States dominates, China is investing in military AI, while Europe, dependent on it, struggles to reconcile civilian regulation with defense innovation. France has advantages but must accelerate its development to remain competitive.
La course à l’intelligence artificielle (IA) ne se joue pas là où la plupart des observateurs regardent. Ce qui influencera les futures relations de pouvoir ne sera pas la complexité des algorithmes, mais la compréhension du système physique qui les rend réalisables : énergie, capacité de calcul, semi-conducteurs, matières premières essentielles. Celui qui contrôle le compute, contrôle la puissance ; et le goulot d’étranglement de cette course est l’énergie.
L’IA comme système physique
La plupart des décideurs, y compris dans les états-majors et les cabinets ministériels, pensent encore à l’IA comme à un phénomène essentiellement logiciel : des algorithmes, du code, des modèles de langage. En réalité, c’est d’abord un phénomène physique et industriel. Chaque nouvelle génération de modèles exige des ordres de grandeur supplémentaires en calcul, une croissance exponentielle, pas linéaire. Ce calcul repose sur des puces spécialisées – Graphics Processing Unit (GPU, processeur graphique) –, des serveurs accélérés et des data centers de très grande taille, que l’on peut qualifier de véritables usines du XXIe siècle. La consommation électrique d’un hyperscaler peut atteindre 300 à 1 000 MW, soit à peu près celle d’une ville moyenne, avec des coûts de construction se chiffrant en millions de dollars par mégawatt. Ces besoins imposent une pression considérable sur les réseaux électriques, qui doivent évoluer rapidement pour éviter des congestions ou des interruptions.
En 2024, la consommation mondiale des data centers était estimée à environ 415 TWh. Selon les projections, cette demande devrait continuer à croître dans les années à venir, poursuivant une trajectoire ascendante jusqu’en 2030. Aux États-Unis, l’établissement financier Morgan Stanley anticipe un déficit de 49 GW de puissance accessible, alors que près de 70 % du réseau approche de la fin de sa durée de vie. Les files d’attente pour les raccordements s’allongent et certaines juridictions imposent désormais des moratoires, reflétant la difficulté croissante de suivre le rythme des besoins. La banque Goldman Sachs estime que 720 milliards de dollars d’investissements supplémentaires dans le réseau seront nécessaires d’ici 2030.
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Les investissements liés à l’IA ont contribué à hauteur de 39 % à la croissance du PIB américain au cours des trois premiers trimestres de 2025. Les quatre principaux hyperscalers (Meta, Alphabet, Amazon, Microsoft) prévoient de mobiliser plus de 650 milliards de dollars d’investissement en 2026. Le supercycle d’infrastructure associé pourrait atteindre jusqu’à 3 000 milliards de dollars d’ici la fin de la décennie.
Les fondamentaux économiques actuels ne laissant pas présager l’émergence d’une bulle spéculative, ces dépenses reposant sur des bilans consolidés et solides. Néanmoins, des risques substantiels demeurent, en particulier liés aux contraintes du réseau électrique et aux contrôles à l’exportation américains sur les puces avancées.
Trois modèles en compétition
À Washington, la stratégie vise à exporter le stack technologique complet pour dominer. Le programme Stargate prévoit 500 milliards de dollars d’infrastructure IA sur cinq ans. La politique d’exportation des puces avancées vers la Chine, entre restrictions et assouplissements ciblés, illustre la doctrine.
Du côté chinois, Xi Jinping considère les hautes technologies comme le « champ de bataille principal ». La Chine domine 57 des 64 technologies critiques identifiées mondialement, combine fusion civilo-militaire et exploration de la guerre cognitive assistée par l’IA, l’« intelligentisation de la guerre » (zhinénghuà).
L’Europe a adopté l’AI Act mais reste dépendante pour l’infrastructure : les hyperscalers non-européens contrôlent 70 % du marché du cloud. Le programme InvestAI prévoit 200 milliards d’euros, le projet EURO-3C fédère 70 organisations. L’AI Act exclut formellement l’usage militaire de son périmètre, mais cette exemption ne résout rien : dans un écosystème où les briques technologiques sont intrinsèquement duales, la régulation civile entrave de facto l’innovation de défense.
Ce que cela change pour la défense
Les data centers sont désormais des centres de gravité stratégiques que plusieurs pays reclassifient comme « infrastructure critique » au sens de la sécurité nationale. Les forces armées s’appuient sur des capacités de calcul en expansion pour le renseignement, la planification opérationnelle, la cyberdéfense et le déploiement de systèmes d’armes autonomes. Si cette disposition dépend d’infrastructures contrôlées par des puissances étrangères ou des entreprises privées non européennes, elle constitue une vulnérabilité structurelle dont les conséquences opérationnelles pourraient être dévastatrices.
La chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs représente un point de vulnérabilité stratégique majeur. Le groupe TSMC, basé à Taïwan, produit la quasi-totalité des puces avancées, tandis que la Chine concentre le raffinage de 95 % du gallium mondial. La demande des data centers pourrait, quant à elle, représenter jusqu’à 10 % de l’offre mondiale d’ici 2030.
Un conflit à Taïwan ou une réaction de Pékin risquerait de paralyser la capacité de calcul mondiale, un scénario comparable pour l’intelligence artificielle à ce que le détroit d’Ormuz représente pour le pétrole. Sans infrastructures souveraines, la notion même de souveraineté cognitive reste théorique : la contamination des données d’entraînement par des opérations d’influence étatique constitue déjà une menace concrète et documentée.
La position française
La France dispose d’atouts réels : Mistral AI – valorisé à 11,7 milliards d’euros –, un tissu de recherche exceptionnel, une Base industrielle et technologique de défense (BITD) sophistiquée, ainsi qu’un secteur nucléaire capable de fournir l’énergie baseload. L’Europe a produit Helsing, valorisé à plus de 5 milliards d’euros, qui construit des systèmes IA de défense. La Revue nationale stratégique 2025 (RNS 2025) reconnaît explicitement la nécessité de mobiliser l’ensemble des leviers de puissance. Les faiblesses restent cependant préoccupantes. L’Europe ne capte que 5 % des flux mondiaux de capital-risque. L’exemption militaire de l’AI Act n’empêche pas la régulation civile de freiner l’innovation duale, les procédures de raccordement demeurent lourdes. Surtout, il manque une stratégie intégrée associant infrastructure d’IA, politique énergétique et défense. La France apparaît comme le principal acteur capable de catalyser cette convergence.
Axes d’effort
Cinq axes s’imposent pour les décideurs français et européens : traiter le compute comme infrastructure critique de défense, avec un cloud souverain adossé au nucléaire ; accélérer massivement les procédures de raccordement électrique ; construire une chaîne européenne en semi-conducteurs et minéraux critiques via l’EU Chips Act et la diversification hors de Chine ; adapter le cadre réglementaire européen pour que l’exemption militaire de l’AI Act ne reste pas théorique face aux contraintes duales ; et investir dans les talents à l’intersection de l’IA, de l’énergie et de la stratégie, un domaine dans lequel les grandes écoles françaises disposent d’un avantage encore sous-exploité par la défense.
L’histoire des révolutions technologiques montre que la puissance ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans la maîtrise du système physique qui la rend effective. Hier, c’étaient l’acier et le charbon ; aujourd’hui, l’énergie, le silicium et les data centers. La France et l’Europe disposent d’atouts considérables, mais ceux-ci ne se traduiront en puissance que s’ils sont mobilisés sans délai. Le temps nous est compté.
Références bibliographiques
Rapports et études
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Morgan Stanley Research, « Powering AI: Markets Race to Invest in AI Energy Solutions », février 2026 (https://www.morganstanley.com/insights/articles/powering-ai-energy-market-outlook-2026).
Australian Strategic Policy Institute (ASPI), Critical Technology Tracker, 2023-2024 (www.aspi.org.au/).
Ouvrages
Bradford Anu, Digital Empires: The Global Battle to Regulate Technology, Oxford University Press, 2023.
Miller Chris, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, Scribner, 2022.
Farrell Henry et Newman Abraham, Underground Empire: How America Weaponized the World Economy, Henry Holt, 2023.
Articles
Bradford Anu, « The False Choice between Digital Regulation and Innovation », ProMarket (Stigler Center), décembre 2024 (www.promarket.org/).
Rangone Nicoletta, « The Paradoxes of the European Union’s AI Regulation », The Regulatory Review, mars 2026 (https://www.theregreview.org/2026/03/10/rangone-the-paradoxes-of-the-european-unions-ai-regulation/).
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