La France et la Corée-du-Sud souhaitent mettre en place un partenariat stratégique global. Séoul reste cependant vassalisé par Washington et se présente comme un concurrent la Base industrielle et technologique de défense (BITD) sur les marchés européens. L’auteur préconise un partenariat sélectif dans certains domaines plutôt qu’un partenariat global entre Paris et Séoul.
Un partenariat global avec la Corée du Sud correspond-il vraiment à l’autonomie stratégique de la France ? (T 1871)
Does a comprehensive partnership with South Korea truly align with France’s strategic autonomy?
France and South Korea aim to establish a comprehensive strategic partnership. However, Seoul remains beholden to Washington and acts as a competitor to the French defense industrial and technological base (BITD) in European markets. The author advocates for a selective partnership in specific areas rather than a comprehensive partnership between Paris and Seoul.
Visite d’État au Pays du matin calme pour un partenariat franco-coréen approfondi
En avril 2026, le président français Emmanuel Macron s’est rendu en Corée du Sud pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir. À Séoul, il a évoqué un partenariat stratégique global franco-coréen, tout en soulignant le renforcement de la coopération militaire bilatérale. Plus précisément, y ont été mentionnées celle dans le domaine de l’industrie de la défense et celle des exercices militaires qui se font déjà à un certain niveau à travers la mission Pégase (Projection d’un dispositif aérien d’envergure en Asie du Sud-Est). Il importe de souligner que le président de la République défend cette idée en lien avec l’autonomie stratégique de la France, devenue un sujet plus vital depuis l’éclatement de la guerre en Iran. D’après le Quai d’Orsay, ce partenariat stratégique d’un niveau plus élevé pourrait être réalisé, à condition que la Corée du Sud puisse compter sur la participation de la France dans les opérations visant à garantir sa sécurité au sens du commandement des Nations unies (1). Dès lors, une question centrale se pose : ce partenariat sérieusement concrétisé avec la Corée du Sud sera-t-il vraiment un atout assez crédible pour l’indépendance militaro-stratégique française vis-à-vis des États-Unis ?
Intérêts communs et différents de la France et de la Corée du Sud
Afin de répondre de manière approfondie à cette question, il convient d’abord de comprendre les intérêts vitaux que chacun perçoit dans ce partenariat stratégique global. S’agissant de la France, celle-ci pense pouvoir bénéficier de la Corée du Sud comme un demi-allié franco-européen. Il est alors envisageable que le pays d’Extrême-Orient pourrait agir d’abord dans sa région, voire sur l’échiquier mondial au profit de l’autonomie stratégique de la France, et d’une Otan sans les États-Unis. Cette idée peut sembler convaincante, puisque la Corée du Sud est une grande puissance militaro-industrielle. Elle a déjà noué certains liens militaires importants avec l’Europe par ses exportations d’armes. D’ailleurs, l’Élysée semble considérer que Lee Jae Myeong, élu président en 2025, pourrait mettre en œuvre une politique extérieure et de défense beaucoup moins dépendante de Washington. Ainsi, la Corée du Sud apparaît comme un partenaire potentiellement utile pour pouvoir soutenir la Troisième Voie française.
Concernant la Corée du Sud, celle-ci souhaite devenir un acteur moins marginal sur la scène internationale, tout en bénéficiant du rapprochement stratégique avec la France. Cela s’explique plus précisément par deux aspects clés. D’abord du point de vue sud-coréen, le renforcement de la coopération militaire avec la France constitue une grande opportunité d’assumer des rôles plus importants dans l’Indo-Pacifique. En effet, la France fait partie des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, et demeure l’une des rares puissances occidentales, capables de mener diverse opérations militaires à l’échelle intercontinentale. Ensuite, la Maison Bleue pourrait nourrir l’idée que la France joue un rôle bien plus important, notamment par certaines formes d’intervention militaire, au profit de la stabilité sécuritaire de l’Asie orientale, particulièrement vis-à-vis de Pékin et de Pyongyang. Ce qui intéresse le plus le gouvernement sud-coréen est toutefois l’augmentation des exportations d’armements vers l’Europe, compte tenu de la position capitale de la France dans la défense européenne.
La Corée du Sud, vassale fidèle des États-Unis, peu compatible avec la Troisième Voie française
Au-delà de certaines convergences d’intérêts des deux pays, un partenariat stratégique global avec le Pays du matin calme serait finalement peu efficace, voire parfois contre-productif à la Troisième Voie envisagée par le président de la République. Cela s’explique par trois raisons principales.
Premièrement, la politique extérieure et de défense sud-coréenne demeure bien plus subordonnée, voire vassalisée à Washington qu’on pourrait l’imaginer. Elle reste encore largement fondée sur l’alliance bilatérale avec les États-Unis depuis plus de sept décennies. On pourrait croire ou attendre que le nouveau président sud-coréen tente d’y échapper pour développer son autonomie stratégique. Or il ne faudrait pas se tromper. Quel que soit le parti politique au pouvoir, la politique extérieure et de défense de Séoul repose toujours sur la dépendance à l’égard des États-Unis. Il faut prendre en compte que près de 80 % des Sud-Coréens sont favorables au maintien de l’alliance bilatérale avec les États-Unis (2). En outre, l’armée sud-coréenne ne dispose pas des capacités d’agir seule sans les atouts militaro-stratégiques de Washington. Cela suggère bien que la Corée du Sud choisira d’agir au profit de la tutelle mondiale des États-Unis dans un moment décisif, tout comme l’Australie l’a fait dans l’affaire des sous-marins (partenariat AUKUS aux dépens de la France). À cet égard, il convient de rappeler que Séoul demeure un allié de confiance de Canberra (3).
Deuxièmement, les élites sud-coréennes, fortement influencées par la vision du monde anglo-saxonne, méprisent souvent l’Europe en profondeur (4). Elles se méfient particulièrement de la France qui recherche la position indépendante des États-Unis. Aux yeux des dirigeants sud-coréens, s’opposer à la volonté américaine constitue de facto une anomalie. Cela se manifeste notamment par leur refus de récupérer auprès des États-Unis le contrôle opérationnel des forces sud-coréennes en temps de guerre (5). Peut-on réellement renforcer une coopération militaire de confiance avec un pays qui ne dispose ni du droit, ni de la volonté de mener des opérations indépendantes en cas de guerre ? Il semble alors pertinent de conclure que la France et la Corée du Sud ne se partagent pas fondamentalement la même philosophie diplomatique et stratégique, qui leur permettrait de suivre une voie commune. Voilà pourquoi un partenariat bilatéral global serait peu significatif et peu productif pour le développement de l’autonomie stratégique de la France.
Troisièmement, la Corée du Sud est devenue davantage une rivale de la France et de l’Europe dans le domaine de l’industrie de la défense (6). L’ambition sud-coréenne pour conquérir une part croissante des marchés européens de défense constitue une menace potentielle, voire réelle pour l’indépendance française et européenne. Il est parfois souligné que la Corée du Sud a commandé 1,7 milliard d’euros auprès de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) française entre 2015 et 2025 (7). Or cette part demeure relativement modeste dans l’ensemble des exportations françaises d’armements. Il convient ici de rappeler que l’Indonésie a conclu en 2022, un contrat d’achat de Rafale d’une valeur de 8,1 milliards de dollars (8). Plus fondamentalement, la Corée du Sud ne veut et ne peut contribuer de manière significative à la défense européenne. L’intérêt prioritaire, voire presque unique, du Pays du matin calme à l’égard de la défense européenne ne réside ni dans l’envoi de troupes d’assistance et ni dans la participation aux opérations militaires, mais principalement dans la vente de ses armements en lien avec des pays très proaméricains dont la Pologne. De ce fait, un partenariat stratégique global entre Paris et Séoul risquerait d’être asymétrique et déséquilibré.
Visite de retour du président sud-coréen en France : pour un partenariat bilatéral mieux pensé au service des intérêts français
Le 8 septembre, le président sud-coréen Lee s’est rendu en France à l’invitation du président de la République, à l’occasion du Sommet Lumière. Il s’agissait effectivement, comme l’a annoncé l’Élysée, de reprendre les discussions sur le partenariat stratégique global. Une question se pose néanmoins : la Corée du Sud s’est-elle réellement préparée, au cours de ces cinq derniers mois, à devenir un partenaire de confiance pour la France ? Malheureusement, il semblerait que le régime sud-coréen n’accorde pas encore une importance suffisante à son partenariat stratégique avec la France. Par exemple, alors que le régime sud-coréen annonce une coopération avec Paris dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), notamment entre Samsung et Mistral AI, il continue d’accroître son interdépendance technologique avec des géants américains tels que NVIDIA et OpenAI. Par ailleurs, le pays d’Extrême-Orient n’a toujours pas renouvelé ni renforcé sa stratégie indo-pacifique, dans laquelle demeure absent tout plan concret de déploiement militaire au-delà de la péninsule coréenne. Cela montre que le Pays du matin calme ne semble avoir ni la volonté politique sérieuse ni les capacités réelles d’agir comme un membre à part entière de la « Coalition des indépendants » proposée par le président de la République.
Dès lors, dans quels domaines faudrait-il renforcer la coopération stratégique avec la Corée du Sud ? Pour la France, dont l’objectif ultime est de promouvoir la Troisième Voie, il ne serait pas nécessairement dans son intérêt de poursuivre un partenariat stratégique global avec le Pays du matin calme, qui demeure « semi-anglo-saxon ». Il vaudrait plutôt mieux privilégier un partenariat stratégique « sélectif », centré sur quelques domaines de coopération, avec un niveau d’engagement maîtrisé.
Trois domaines paraissent bien essentiels. Le premier est la coopération dans le domaine de l’IA, notamment afin de renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs entre la France et la Corée du Sud. Le deuxième est la coopération énergétique, en particulier dans les domaines de l’hydrogène et des énergies bas-carbone, alors que les deux pays sont en concurrence sur le marché mondial du nucléaire civil. Le troisième est la coopération aérospatiale, qui est moins directement liée aux enjeux de sécurité militaire entre la France et la Corée du Sud.
Au-delà de ces trois domaines prioritaires, une coopération militaire et sécuritaire reste envisageable. Toutefois, celle-ci ne devrait pas avoir pour objectif de renforcer l’interopérabilité militaire ni de favoriser l’émergence d’une stratégie commune, afin d’éviter une implication française trop importante dans la quasi-alliance triangulaire entre Washington, Tokyo et Séoul face à la Chine. Il est également peu probable que la Corée du Sud, qui craint d’agacer le Pentagone, apporte un soutien plein et entier à des opérations françaises mandatées par les Nations unies. Il suffirait d’accroître la participation sud-coréenne aux dispositifs de sécurité maritime dans l’Indo-Pacifique, à l’image de la participation de la France à l’opération Pégase.
Aujourd’hui, il est indéniable que la Corée du Sud est devenue une puissance non négligeable pour la stratégie mondiale de la France. Cependant, Séoul ne semble pas encore prêt à comprendre, voire à partager, la conception française de l’indépendance stratégique. Voilà pourquoi un partenariat stratégique global avec le Pays du matin calme pourrait s’avérer moins avantageux et plus risqué pour la France. ♦
(1) Lagneau Laurent, « La France et la Corée du Sud veulent renforcer leur coopération industrielle en matière de défense », Zone Militaire-Opex360.com, 3 avril 2026 (www.opex360.com/).
(2) Hémez Rémy, « L’alliance militaire entre la Corée du Sud et les États-Unis sous Moon Jae-in, 2017-2022 », RDN, n° 850, mai 2022, p. 98-102 (https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=22888&cidrevue=850).
(3) Vielo Marine et Moufle Philippine, « [Décryptage] Quelle place pour la France à l’Arrivée de la Corée du Sud sur le marché mondial de l’armement ? », Les Jeunes IHEDN, p. 9 (www.jeunes-ihedn.org/).
(4) Lee Eun-Chae, « L’essor de l’industrie de défense sud-coréenne en Europe : complémentaire ou préjudiciable à une défense européenne “indépendante ” ? », Tribune n° 1746, RDN, 3 septembre 2025, p. 3 (www.defnat.com/).
(5) Mesmer Philippe , « La Corée du Sud embarrassée par le transfert de matériel des forces américaines vers le Moyen-Orient », Le Monde, 12 mars 2026.
(6) Vielo M. et Moufle P., op. cit., p. 11.
(7) Lagneau L., op. cit.
(8) Avec Media Service, « Défense : l’Indonésie a reçu ses trois premiers Rafale », Boursorama, 26 janvier 2026 (www.boursorama.com/).
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