Politique et défense - Réflexions sur « les carnets secrets d'Abel Ferry »
« Les Carnets Secrets » d’Abel Ferry sont constitués de notes prises à la hâte, par un homme qui choisit d’être tout à la fois soldat et parlementaire. Héritier d’une longue tradition politique, député des Vosges, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, ayant vécu les actes divers du drame diplomatique qui conduisit le monde à la guerre, Abel Ferry rejoint son régiment le 5 août 1914. Viviani refuse la démission qu’il a donnée, il lui permet de participer au conseil des ministres ; ainsi, un homme pourra, exceptionnellement, voir la guerre « d’en haut et d’en bas ».
Aimant la camaraderie des tranchées, intimement solidaire du poilu, il connaît ses sacrifices, il se révolte contre les erreurs qui se soldent en hécatombes et son expérience, à travers la hiérarchie militaire, remonte jusqu’au Grand Quartier Général, auquel il se heurte dans les conseils de gouvernement, et qu’il voudrait plus ardent mais plus ménager des vies humaines, plus volontaire mais plus soumis au pouvoir responsable. Il reproche au pouvoir politique de ne pas s’imposer, au ministre de la Guerre d’être prisonnier des états-majors et des services, au Parlement de ne pas exercer son contrôle, de ne pas insuffler au Gouvernement et au Commandement cette foi sans laquelle nulle victoire n’est possible. Au désordre qu’il constate, à l’incohérence, à l’absence de fermeté dans la conduite de la guerre, il ne voit que deux remèdes : la volonté de l’exécutif et le contrôle parlementaire ; la prise en main de la guerre par le pouvoir politique.
Ces carnets ne doivent rien à cet effort d’écriture et de délectation auquel se livrent d’ordinaire les mémorialistes qui veulent tout à la fois léguer les conclusions d’une « philosophie » longuement élaborée, et laisser d’eux-mêmes une image savamment méditée. Ils sont magnifiquement frustes, injustes, catégoriques. Ils ne répondent à aucun désir de plaire ou d’être objectif. Ils sont vrais. Ils furent les confidents d’un homme enthousiaste et souvent anxieux, parfois acerbe, jamais amer. Ils sont des notes, des portraits, des récits pris sur le vif — pour servir peut-être plus tard à la rédaction d’une somme qui ne fut jamais écrite : Abel Ferry est mort au front, comme commissaire aux armées, son dernier carnet en poche sans avoir eu le temps de le relire (1). Une bonne plume, une profonde culture politique, un fort tempérament jacobin, une grande tendresse pour le combattant, une conception orgueilleuse du métier parlementaire, un patriotisme ombrageux, voilà ce qui caractérise l’auteur d’un document émouvant, qui n’a point vieilli, malgré sa longue attente.
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