La sociologie militaire américaine ne constitue pas un modèle que nous serions tenus d'imiter : il est superflu de rappeler combien les conditions de la recherche aux États-Unis et le système militaire américain sont différents des nôtres. Certaines de ses orientations, cependant, sont intéressantes pour le commandement, et notamment par la présentation de résultats et de bilans sur des questions qui touchent aujourd'hui également les armées françaises. Elles sont intéressantes pour le sociologue, en particulier par la pratique de la « recherche programmée » et l'élaboration de « théories à moyenne portée ».
Le Centre de sociologie de la défense nationale (Fondation nationale des sciences politiques, Paris) a entrepris sous la direction de Jean-Pierre H. Thomas des travaux sur des problèmes voisins de ceux qui sont évœptés dans cet article. L'auteur, qui a une expérience directe de la sociologie empirique aux États-Unis, y est assistant de recherche.
Le problème de la mesure du moral des combattants était déjà posé par Tolstoï dans des termes que ne désavoueraient pas aujourd’hui les sociologues, encore qu’ils soient quelque peu entachés du scientisme du XIXe siècle : « Lorsqu’il s’agit d’opérations militaires, la force des troupes est (…) le produit de leur masse par quelque chose d’autre, par une certaine inconnue x. Cet x est le moral de l’armée, c’est-à-dire la plus ou moins grande volonté de se battre et de s’exposer aux dangers que courent tous les soldats qui composent une armée, indépendamment du fait que ces hommes se battent sous le commandement de chefs qui ont ou non du génie, sur deux ou trois lignes, avec des gourdins ou des fusils tirant trente coups à la minute. (…) Définir et exprimer la valeur du moral d’une armée, de ce multiplicateur inconnu, est la tâche de la science » (1).
On a cru que l’utilité finale des sciences sociales et humaines (2) était là : définir les composantes de l’inconnue x et, éventuellement, mettre au point et tenir à jour une série d’indicateurs, un « tableau de bord » pour reprendre l’expression consacrée, qui dirait à tout instant à ceux qui doivent le savoir quel est le niveau et quelle est l’évolution de cet x. On n’en est pas là, et de loin ! Une telle démarche est-elle possible ? Est-elle même souhaitable ? Les composantes de x, en l’état actuel des connaissances, ne peuvent être isolées par le sociologue (3). Elles sont peut-être infinies, ou indéfinies, et le modèle serait trop complexe pour nos capacités d’analyse, qui tenterait de schématiser, de formaliser une combinaison aussi subtile, instable, que la préparation psychologique d’une armée, d’un peuple. L’historien est peut-être en mesure d’en esquisser l’analyse après coup, en rendant compte des succès et des échecs. Mais le sociologue est tout à fait incapable de mettre au point un modèle prévisionnel global. Il faut donc chercher, par défaut, l’utilité de la sociologie militaire ailleurs, « en dessous ».
Les capitaines qui commencent actuellement leur temps de commandement dans les unités de l’armée française n’ont connu aucune opération. Dans cinq ans environ, il en sera de même des colonels qui prendront la tête des régiments. La question de la préparation psychologique de l’armée ne disparaît pas pour autant ; mais pour l’analyste, une autre direction d’investigation se dessine qui est au moins aussi importante : l’étude du système militaire considéré comme une organisation formelle « comme les autres », c’est-à-dire comme une organisation soumise à des impératifs de calcul de coût et d’efficacité, à des règles de fonctionnement rationnel. Nous espérons pouvoir montrer que l’apport de la sociologie, dans cette seconde perspective, peut être significatif parce qu’elle aide à mettre à jour et à comprendre les mécanismes collectifs qui conduisent en partie les hommes vers l’organisation (recrutement) puis au sein de l’organisation (carrière), enfin hors de l’organisation (départ et seconde carrière civile) ; parce qu’elle peut faire prévoir, ensuite, certaines des conséquences inattendues de décisions ou de réformes qui touchent à l’organisation ou à ses personnels.
Bref rappel historique
Une fausse alternative : recherche appliquée ou réflexion théorique
Pour une recherche « programmée »
Le sens commun contre l’investigation scientifique
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