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  • Revue n° 361 Décembre 1976
  • Politique et relations internationales à travers les livres - Interdépendance et balkanisation

Politique et relations internationales à travers les livres - Interdépendance et balkanisation

Jacques Vernant, « Politique et relations internationales à travers les livres - Interdépendance et balkanisation  » Revue n° 361 Décembre 1976 - p. 107-111

À propos des ouvrages de Raymond Aron (Penser la guerre. Clausewitz. Tome II : L'âge planétaire ; Éditions Gallimard), Pierre Mayer (Le monde rompu ; Éditions Fayard), Edmond Jouve (Relations internationales du Tiers-Monde ; Éditions Berger-Levraut), Jacqueline Grapin et Jean-Bernard Pinatel (La guerre civile mondiale ; Éditions Calmann-Lévy), et André Fontaine (Le dernier quart du siècle ; Éditions Fayard).

Coup sur coup viennent de paraître en France des ouvrages de qualité qui témoignent d’un renouveau de vitalité de la recherche sur l’état actuel des relations internationales et les perspectives quant à leur évolution. Après l’ouvrage magistral de Raymond Aron « Penser la guerre, Clausewitz » dont le deuxième tome sous-titré « l’âge planétaire » (1) confronte au monde contemporain, transformé par l’apparition des armes nucléaires, les concepts et les schémas d’interprétation clausewitziens, ont successivement paru : « Le monde rompu » de Pierre Mayer (2), « Relations internationales du Tiers-Monde » (3) d’Edmond Jouve, « La guerre civile mondiale » (4) de J.B. Pinatel et Jacqueline Grapin, enfin d’André Fontaine « Le dernier quart du siècle » (5). Ces ouvrages tous excellents à divers titres, méritent d’être recensés chacun pour son compte. S’il ne m’est pas possible de le faire dans cette rubrique, je souhaite néanmoins attirer l’attention sur l’intérêt qu’ils présentent pour tous ceux qui désirent se faire une idée de l’état réel du monde en cette fin 1976, des problèmes de fond qui sont d’ores et déjà posés et éventuellement des solutions que ces problèmes pourraient comporter. Quelles conclusions ou plutôt quelles impressions d’ensemble retire le lecteur de ces ouvrages ? Encore que les points de vue des auteurs diffèrent parfois sur l’ordre d’urgence selon lequel ils classent les problèmes, tous font la même constatation ; pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la société globale est une réalité, elle n’est plus seulement une abstraction. Les problèmes désormais se posent et ne peuvent se résoudre qu’à l’échelle mondiale.

Pierre Mayer, J.B. Pinatel et Jacqueline Grapin, André Fontaine, qui cite sur ce point Jean Laloy, estiment avec plus ou moins de confiance ou de scepticisme que la seule issue de l’impasse où nous paraissons enfermés est le recours à une « morale ». S’il est vrai que nous abordons en ce dernier quart du XXe siècle une période nouvelle dans l’histoire de l’humanité, il n’est pas surprenant que les morales adaptées aux situations antérieures soient dépassées. En la matière, comme toujours, l’idéologie retarde sur les changements qui affectent la démographie, l’économie, les rapports sociaux internes et les relations internationales. Ainsi André Fontaine estime-t-il qu’en règle générale, il faut remédier au hiatus qui s’est accru horizontalement entre les deux superpuissances, verticalement entre pays pauvres et pays riches. S’il constate qu’il faudra beaucoup de contraintes et d’austérité pour sauver la démocratie et la liberté, il en faudra, n’en doutons pas, tout autant pour instituer le nouvel ordre international. J.B. Pinatel et Jacqueline Grapin critiquent eux aussi la « Realpolitik », en particulier celle d’Henry Kissinger, mais aussi bien celle, à courte vue, qui s’est traduite par des ventes d’armes à tout État solvable qui se porte acquéreur. C’est un souci de mobilisation en même temps que d’efficacité qui conduit les auteurs de « La guerre civile mondiale » à chercher le remède aux maux qu’ils nous décrivent dans une association féconde de la technologie et de la culture. Aussi appellent-ils de leurs vœux la création d’un instrument approprié pour étudier les nouvelles données de problèmes globaux et proposer des solutions. Il s’agirait d’une version française, voire européenne, du M.I.T. (6) et de la Rand Corporation. À ce propos, quelques remarques : l’existence d’organismes de recherche bien pourvus en moyens et prestigieux permet certes de penser que seront mieux éclairées les questions fondamentales. Il n’en résulte pas pour autant que les réponses, c’est-à-dire les recommandations d’action pratique, seront les mieux appropriées et par conséquent les plus efficaces, compte tenu des objectifs visés. Il en résulte moins encore que ces recommandations pourront être appliquées par les autorités politiques responsables qui doivent non seulement le vouloir, mais le pouvoir, compte tenu de considérations de tous ordres — certaines étant d’ordre purement électoral. On l’a vu aux États-Unis tout au long de la guerre du Vietnam. Le remède envisagé par J.B. Pinatel et Jacqueline Grapin me paraît donc aléatoire eu égard à la vue trop courte ou à l’aveuglement total dont il faudrait guérir les nations, puisque c’est elles en définitive qui font la loi en désignant leurs dirigeants dans les régimes démocratiques.

Ce qui ressort de ces ouvrages, c’est aussi la perception d’un « monde rompu », selon l’expression de Pierre Mayer, travaillé par de multiples contradictions, « balkanisé » comme le dit André Fontaine ou déchiré par une « guerre civile mondiale » pour Jacqueline Grapin et J.B. Pinatel. Mais c’est plus encore, car c’est là que réside la nouveauté du dernier quart de siècle ou plutôt de la deuxième moitié du XXe siècle, la globalisation des problèmes. L’existence d’intérêts contradictoires entre les Grands — ou entre les petits — n’a bien évidemment rien de nouveau. Le phénomène original qui caractérise l’ère nouvelle c’est que les problèmes doivent désormais être posés à l’échelle planétaire et qu’on ne peut espérer les résoudre qu’à cette condition. La « balkanisation » est évidente lorsqu’il s’agit de la guerre civile au Liban où Chrétiens et Musulmans, progressistes et conservateurs, s’entre-tuent allègrement comme s’ils étaient seuls au monde. Et cependant cette crise meurtrière ne peut être comprise que dans le contexte plus large des rapports inter-arabes et des rapports entre Israël et les États arabes, l’évolution de leurs relations dépendant elle-même de l’évolution, à l’échelle globale, des rapports entre les Grands.

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