Comme nous l'avons annoncé, cet article vient compléter, sur un sujet important, le dossier que nous avons constitué grâce à la reconstitution des débats sur le sujet : « La puissance de l'URSS est-elle sans faille ? »
La politique soviétique et le Tiers Monde
Échecs et succès de la politique soviétique dans le Tiers Monde pourraient, au fond, trouver leurs sources dans les fondements théoriques du communisme contemporain : chez Marx et chez Lénine. Le premier, tout en condamnant les violences de l’ère coloniale, considérait celle-ci comme une étape historique décisive : elle annonçait la fin des économies médiévales, ou de type oriental, qui prévalaient encore dans une grande partie du monde, et frayait la voie au « marché unique » qui, d’un bout à l’autre de la terre, serait soumis à la loi commune du capitalisme industriel et de la civilisation européenne. Ainsi, selon Marx, les bases économiques, sociales et historiques du socialisme, c’est-à-dire le développement du capitalisme lui-même, s’étendraient à la dimension du monde. Cette conviction qu’Engels partageait était aussi celle, il faut le noter, de tous les théoriciens des autres écoles socialistes : tous partaient de l’idée suivant laquelle la civilisation européenne prévaudrait sur tout autre, renversant les structures archaïques, rétrogrades ou immobiles des autres sociétés et portant avec elle les valeurs du monde moderne et son avenir.
Lénine, stratège de la Révolution et songeant avant tout à la faire triompher, c’est-à-dire à permettre aux partis révolutionnaires de s’emparer du pouvoir, définit une stratégie de lutte contre les grands États capitalistes. On sait qu’elle se résumait en une formule aussi célèbre et imagée que paradoxale : un prince afghan révolté vaut mieux qu’un ouvrier travailliste anglais. Sa conviction étant que le capitalisme avait la possibilité de « corrompre » les élites ouvrières dans les pays industriels avancés — c’était le cas des ouvriers travaillistes anglais — et que cette possibilité lui venait de la surexploitation du reste du monde — par exemple des colonies de l’Empire britannique. Il en concluait naturellement que la révolte des peuples colonisés minerait les fondements du système impérialiste et faciliterait la tâche des révolutionnaires qui avaient pour rôle historique de l’abattre. Telle était la stratégie qui reçut sa consécration au célèbre Congrès de Bakou, en 1920, organisé en grande partie par Staline, et qui annonça la reprise en compte de tous les mouvements nationalistes en lutte contre l’impérialisme et le colonialisme par le communisme international lui-même.
Évoquer ces deux sources théoriques du communisme contemporain c’est redécouvrir les origines de la politique soviétique dans le Tiers Monde, des difficultés souvent insurmontables qu’elle rencontra, des percées qu’elle réussit. D’un côté, l’entreprise communiste se situe, comme Marx l’avait dit, dans la suite d’une modernisation radicale des économies et des sociétés du Tiers Monde, invoque les valeurs de la modernité, ne se conçoit pas en dehors d’une remise en cause des civilisations anciennes et se heurte à celles-ci au point d’apparaître comme un corps étranger dans la réalité nationale et sociale. Et, en même temps, elle se sert des nationalismes, veut s’identifier à eux, les stimule ou les exploite, de manière à menacer l’ordre capitaliste international et à y substituer un pouvoir socialiste.
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