Le Sénégal (196 000 km2 pour environ dix millions d'habitants) est un pays majoritairement composé de musulmans (plus de 90 %), mais laïc de par sa Constitution. L'islam sunnite qui s'y pratique est marqué par l'existence et la coexistence de confréries, dont le mouridisme est parmi les plus importantes (il n'y a aucune donnée chiffrée récente sur le nombre d'adeptes ; néanmoins son plus grand rassemblement annuel, le Maga, compte au moins deux millions de fidèles). Ces confréries sont non seulement bien organisées, mais aussi puissantes. Elles entretiennent des rapports particuliers avec le pouvoir politique, depuis la période coloniale, comme en témoignent les relations entre Blaise Diagne et Cheikh Ahmadou Bamba. Dans la singularité sénégalaise, le politique et le religieux restent étroitement liés, d'une façon très originale, car ces liens fondent une certaine forme de stabilité sociale dans le pays.
Le prince et le marabout
Au nom de la laïcité républicaine consacrée par la Constitution et héritée de la colonisation française (loi de 1905), la séparation entre le sacré et le profane, la foi et l’action pratique, la religion et la politique est effective au Sénégal ; mais par-delà ce paravent constitutif d’une base historico-légale, il y a une réalité plus tenace. Il s’agit de celle qui permet une interprétation plus proche et plus pertinente de la vie politique sénégalaise à travers son développement, son évolution et certains rapports qui la caractérisent. En effet, les relations personnalisées entre le politique et le religieux sont non seulement séculaires, mais elles prouvent encore qu’il n’y a pas, en définitive, César d’un côté et Dieu de l’autre, dans la mouvance de la construction de la nation sénégalaise. L’exemple des rapports entre Blaise Diagne et Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, et plus précisément entre le politique et le « confrérique », en offre une bonne illustration, dans le contexte singulier de la période coloniale, et même au-delà. Ces rapports expliquent, en partie, la physionomie et la stabilité, ainsi que certaines tendances observables dans la société sénégalaise. Ainsi, aucune analyse historique, sociologique ou politique ne saurait véritablement et fondamentalement se passer d’un tel déterminant. Parce qu’en définitive, la spécificité sénégalaise, sur le plan politique et en matière de paix intérieure, repose véritablement sur ce régime particulier qui unit, dans des rapports dialectiques stabilisés, le politique et le religieux.
La période coloniale
Par le décret du 16 juin 1895 fut créée l’Afrique occidentale française (AOF). Cette légalisation a ainsi fermé la page houleuse de la phase coloniale marquée par une conquête en bute à des résistances dispersées et de faible capacité militaire. Ainsi, successivement, les aristocraties traditionnelles furent défaites, soit directement par l’affrontement, soit indirectement par le biais des alliances et des trahisons ou des conflits fratricides. Paradoxalement, c’est dans ce cadre que l’ordre colonial, tout en ouvrant une ère nouvelle, cherche ses repères et tente de s’imposer en étouffant toutes les velléités organisationnelles locales. Néanmoins, les plans de l’après Congrès de Berlin se heurtent à des imprévus dont Léopold Sédar Senghor déduit : « Il reste, et c’est un fait, que, dans le cadre de la colonisation, de nouveaux liens se sont tissés. Ce fut, sans nul doute, un des apports les plus positifs de cette période de dépendance » (1). Autrement dit, au lieu de se laisser phagocyter par la machine infernale coloniale, les capacités de réaction des peuples se sont engouffrées dans les brèches du système dominant, tout en faisant une exploitation profitable de ces lacunes. La rencontre et les relations entre Cheikh Ahmadou Bamba et Blaise Diagne se situent dans ce contexte historique et s’inscrivent dans cette dynamique.
Cheikh Ahmadou Bamba : fondateur du mouridisme
Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, fils de Momar Anta Saly et de Sokhna Diarra Bousso, naquit entre 1853 et 1854 (2). Fortement imprégné de foi musulmane, son parcours initiatique le révèle comme une personnalité extraordinaire. Il est décrit par Fernand Dumont comme « (…) un homme de prière plus qu’un penseur, un homme d’action sociale plus qu’un théoricien (…) » (3). En conséquence, la dimension spirituelle exceptionnelle de l’homme ne manque pas de déteindre sur son environnement immédiat et dans la société alentour, par le biais d’une philosophie particulière, avec la grande capacité de transformation sociale et économique qui caractérise le mouridisme.
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