Dans un précédent article, la collusion des puissances entourant l’Asie centrale – Russie, Chine et Iran – face à « l’intrus américain » a été décrite. Depuis, l’engagement limité, mais évident, des États-Unis en faveur de la révolution kirghize des tulipes vient d’indisposer encore plus les dictateurs locaux : qu’ils soient ouzbek, turkmène, tadjik ou kazakh, les despotes centre-asiatiques, qui se tournent de plus en plus vers Moscou, s’attendent désormais au pire de la part de Washington. Ils n’ont pas tort : l’inévitable effet « domino », qui s’exercerait à partir d’une Kirghizie devenue démocratique, risquerait de susciter au coeur de la région une explosion aux effets incalculables. Aussi, dans le cadre d’une exacerbation du « Très Grand Jeu », peut-on s’attendre, si le nouveau pouvoir à Bichkek joue la carte américaine ou ne contrôle pas la situation intérieure, à l’instauration d’un véritable « cordon sanitaire », y compris par la Chine, autour de la petite république. L’installation d’une véritable démocratie est-elle possible en Kirghizie alors que le grand vainqueur, à l’issue des récents événements, n’est autre que la narcomafia qui étend son emprise sur le Sud du pays ?
Asie centrale : la poudrière, les allumettes et les apprentis sorciers (II)
Très loin de leur pays et quasiment encerclés en Asie centrale, n’obtenant en Irak comme en Afghanistan que des résultats mitigés, les Américains n’en continuent pas moins de mener au Turkestan une politique peu adaptée à leur situation réelle. La nomination d’un nouveau Secrétaire d’État particulièrement déterminé, Mme Condoleezza Rice, semble pourtant les ancrer à une action ambitieuse dont le récent tumulte kirghize pourrait bien être l’illustration la plus récente.
Bases
Les États-Unis ne disposent, en Kirghizie comme en Asie centrale, que d’une plate-forme de projection somme toute limitée. Force est pourtant de constater qu’elle est singulièrement opérante. Après l’échec essuyé à Douchanbé, où les Tadjiks ont finalement préféré l’installation d’une base russe, le dispositif militaire américain en Asie centrale se restreint aux bases aériennes de Karchi-Khanabad en Ouzbékistan et de Manas en Kirghizie. Ces deux aéroports ont un statut différent : si Karchi-Khanabad n’a, semble-t-il, de finalité que purement logistique, en revanche Manas peut servir de plate-forme pour des frappes en Afghanistan. Cette dernière base située sur l’aéroport même de Bichkek a ainsi accueilli, depuis fin 2001, pour des missions ponctuelles de surveillance et de bombardement, à côté de chasseurs F 16 américains, d’autres F16 hollandais ou norvégiens mais aussi, en 2002, des Mirage français. Le refus opposé en février par le président Akaev au déploiement d’avions Awacs de surveillance électronique (1) et la faible intensité actuelle du conflit afghan restreignent pour le moment le rôle de Manas à celui de plaque tournante logistique et de transit. Sept à huit avions ravitailleurs KC 135 n’en sont pas moins présents sur le tarmac ainsi que des C 130 et divers avions de transport à longue distance. La garnison, qui comporte aussi quelques Espagnols, n’est jamais descendue en dessous de 1 100 soldats, et divers indices révèlent qu’elle est renforcée, depuis le début de la révolution kirghize, par des éléments de protection et d’intervention au profit de l’ambassade américaine. Le départ de cette garnison paraît moins que jamais à l’ordre du jour puisque des installations en dur font leur apparition à l’intérieur d’un périmètre défensif de plus en plus perfectionné. Selon le service de presse de la base, 108 millions de dollars vont être dépensés pour l’élargissement et la modernisation du dispositif actuel : vingt bâtiments sont en cours de construction pour accueillir 2 000 soldats. De plus, dix hectares seront consacrés près de la piste à un terminal de passagers, un hôpital, un centre de sport et de loisirs, un mess, etc. On note aussi la présence d’importantes soutes à munitions (2) et l’existence nouvelle d’ateliers d’entretien et de réparation à distance. L’ensemble, moderne et fonctionnel, contraste avec la vétusté de la base russe de Kant qui, à trente kilomètres seulement, comporte surtout, au long des pistes, des installations rafistolées.
Pourquoi s’incruster ?
Quelle est la finalité d’une telle « incrustation » ? En dehors de leur intérêt pour le pétrole caspien ou le gaz turkmène, il ne fait guère de doute que la lutte contre le terrorisme, invoquée par les Américains, n’est qu’un paravent commode — comme d’ailleurs de la part des Russes ! Que peuvent faire contre les terroristes les trop rapides et puissants F 16, sinon être à l’origine de « bavures » ? En revanche, assortis d’avions ravitailleurs comme ils le sont déjà, mais aussi renforcés d’autres appareils de combat et d’Awacs, ils pourraient assurer à Manas une présence gênante, aussi bien sur les arrières de la Chine située seulement à 200 kilomètres, que sur le flanc de la Russie dont la Sibérie occidentale n’est qu’à 1 000 km, voire de l’Iran sis à 1 250 km à peine (3).
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