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  • Revue n° 351 Janvier 1976
  • Outre-mer - L'URSS et l'Afrique - Madagascar devient une République démocratique - L'Éthiopie : un pays disponible pour toutes les stratégies

Outre-mer - L'URSS et l'Afrique - Madagascar devient une République démocratique - L'Éthiopie : un pays disponible pour toutes les stratégies

Bernard Guillerez, Bernard Brionne, « Outre-mer - L'URSS et l'Afrique - Madagascar devient une République démocratique - L'Éthiopie : un pays disponible pour toutes les stratégies  » Revue n° 351 Janvier 1976 - p. 143-148

L’URSS et l’Afrique

Depuis quelques mois, et plus particulièrement depuis que la décolonisation des territoires portugais s’est accélérée, l’URSS paraît avoir abandonné la réserve qu’elle a observée à l’égard des pays africains à partir de 1962. À la suite de la crise survenue au Congo et des déceptions qu’elle avait rencontrées en soutenant des rébellions armées contre les gouvernements en place dans certains États nouvellement indépendants, les Soviétiques s’étaient alors rendus compte que les populations africaines n’étaient pas encore préparées à se plier à toutes les obligations du marxisme. Il fallait donc prendre pied dans chaque pays quel que fût son régime, favoriser le développement économique, attendre une transformation de la société pour qu’une deuxième génération, instruite en URSS ou dans les capitales occidentales, fût capable de construire un État socialiste.

En conséquence, Moscou, en tant que grande puissance, noua progressivement des relations diplomatiques avec la plupart des capitales du continent, ne se manifesta plus par une aide intempestive à des formations qui se réclamaient du marxisme et accepta de cohabiter, même de coopérer, avec les pays occidentaux pour promouvoir le développement. Néanmoins, l’Union soviétique continua de soutenir les mouvements de libération dans des territoires encore soumis à une administration coloniale ou ségrégationniste. On pouvait croire que lorsque ceux-ci seraient parvenus à l’indépendance, l’URSS adopterait à leur égard la discrétion qu’elle avait observée dans les autres parties du continent. Ce n’est pas exactement le cas.

En Guinée et au Cap Vert, deux États dont le même parti pro-soviétique dirige les gouvernements, l’URSS cherche surtout à s’opposer à la pénétration chinoise sans trop faire obstacle, pour le moment du moins, à l’influence de l’Occident ; elle agit ainsi sans doute parce qu’elle craint les réactions des États modérés de l’Afrique de l’Ouest qui accepteraient difficilement un tel ostracisme. Au Mozambique, en revanche, elle est obligée de cohabiter avec la Chine, qui dispose d’alliés solides dans le Front de libération du Mozambique (FRELIMO), mais cherche à limiter la présence des pays occidentaux ; le rôle indispensable qu’y joue encore l’Afrique du Sud pour des raisons économiques paraît être, aux yeux des Soviétiques, une ouverture suffisante vers le monde libre.

En Angola, la situation est plus complexe. Ce pays occupe une position aussi intéressante dans l’Atlantique Sud que le Cap Vert dans l’Atlantique Nord. L’URSS veut s’y tailler une place prépondérante en appuyant, ouvertement et de manière massive, le gouvernement du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) qu’elle a reconnu. L’objectif à atteindre est de permettre à M. Agostino Neto de s’imposer à l’ensemble du pays par une victoire décisive sur la coalition de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA) et du Front national de libération de l’Angola (FNLA), protégés respectivement par Pretoria et Kinshasa : derrière le Zaïre se devinent la Chine et les États-Unis. L’URSS accentue donc son effort et d’importantes livraisons d’armements (roquettes de 122 mm, chars T-34 et T-54 et missiles SAM 7) sont parvenues à Luanda depuis quelques mois, surtout après le 11 novembre, date de l’indépendance ; des MiG stationnés au Congo attendraient que l’aéroport de la capitale angolaise, aménagé par des techniciens soviétiques, puisse les accueillir. Des instructeurs militaires soviétiques se trouvent auprès des unités du MPLA qui ont été renforcées par des détachements cubains et mozambiquais. Cette intervention directe de l’URSS inquiète, bien entendu, le Zaïre et l’Afrique du Sud. Kinshasa renforcerait son potentiel militaire pour en faire bénéficier le FNLA ; Pretoria reconnaît qu’elle fournit aux adversaires du MPLA des conseillers militaires et un soutien logistique. Les Sud-Africains ne nient pas non plus qu’ils assurent la protection des installations hydro-électriques de la Cunene, ce qui les amène à « patrouiller » assez loin de la frontière séparant l’Angola de la Namibie.

Il est difficile de connaître les raisons qui poussent les Soviétiques à sortir de leur réserve. Peut-être estiment-ils le moment venu de montrer à un continent africain qui, un peu partout, aborde avec la montée des jeunes de nouvelles phases de décolonisation, qu’ils ne sont pas tels que la propagande chinoise les décrit, c’est-à-dire uniquement soucieux de servir les intérêts de leurs industries, et qu’ils continuent à soutenir le combat des forces révolutionnaires dans le monde. Ils mettraient ainsi en évidence, par la même occasion, les alliances équivoques de la Chine. Veulent-ils profiter aussi d’un renouveau d’esprit isolationniste de l’opinion américaine, encore sous le coup de la déception causée par l’échec de la politique d’intervention directe au Vietnam, pour s’installer plus solidement sur les rivages de l’Atlantique ? Dans le cas de l’Angola surtout, les Américains ne comprendraient pas que leur gouvernement se rangeât auprès de l’Afrique du Sud pour appuyer des mouvements hostiles au MPLA. L’URSS chercherait alors à profiter d’une triple ambiguïté : celle des États-Unis placés devant la nécessité de protéger la puissance de Pretoria tout en condamnant le régime grâce auquel cet État, aux riches possibilités, demeure dans le camp occidental ; celle du Portugal partagé entre son besoin de s’associer à l’Europe, ce qui nécessite le maintien au pouvoir des modérés, et son désir d’éviter de s’éloigner de ses anciens territoires coloniaux, désir dont la réalisation serait plus facilement atteinte par l’installation à Lisbonne d’un régime marxiste ou de type algérien ; enfin, celle de la Chine obligée, pour faire obstacle à l’URSS, de se placer dans le même camp que l’Afrique du Sud et les États-Unis, tout en continuant de reprocher à Moscou de trahir le socialisme.

En tout état de cause, les progrès de l’URSS sont nets sur l’Atlantique où des gouvernements lui sont favorables au Cap Vert, dans les trois Guinées (Guinée-Bissau, Guinée Conakry et Guinée équatoriale), bientôt peut-être en Angola, ce qui ne resterait pas sans incidence sur la situation intérieure au Portugal ; ils sont moins marqués sur l’océan Indien quoique les positions tenues en Somalie et au Mozambique soient importantes. Cette situation pourrait être très préoccupante si l’URSS était capable de promouvoir à elle seule le développement des pays dont les gouvernements se recommandent d’elle. Comme ce n’est pas le cas, elle sera amenée à composer après avoir atteint les objectifs qu’elle s’est fixés. Néanmoins, un succès de la politique soviétique en Angola aurait, sur toute l’étendue du continent, des conséquences psychologiques aussi importantes que l’échec qu’elle a connu au Congo belge dans les années 1960 avec l’éviction de Lumumba.

Madagascar devient une république démocratique

Le 21 décembre 1975, le projet de Constitution de la nouvelle « République démocratique malgache » est l’objet d’un référendum. Le verdict populaire consacre ainsi la légitimité du pouvoir que le capitaine de frégate Didier Ratsiraka reçut, le 15 juin 1975, du directoire militaire créé après l’assassinat du colonel Rastimandrava, chef de l’État et du Gouvernement. Elle engage davantage le pays sur la voie du socialisme, option annoncée par M. Ratsiraka dès sa nomination, puisque les électeurs approuvent la « charte de la révolution socialiste tous azimuts » que le chef du régime transitoire a exposée devant l’opinion en septembre.

Consacré président du Conseil de la révolution, M. Ratsiraka s’engage par cette charte, approuvée par le peuple, à asseoir la révolution malgache sur quatre piliers : les agriculteurs, les jeunes, les femmes et les forces armées. Les paysans représentent actuellement 85 % de la population. Ils devront être regroupés dans les fokolona qui assureront l’unification du pays, comme le souhaitait déjà le colonel Ratsimandrava. La restauration de ces cellules politiques et économiques traditionnelles respectera les petites propriétés et bénéficiera de la redistribution des terres des colons. Des associations de jeunes et de femmes seront créées. L’armée, devenue armée populaire, participera au développement ; des unités du génie supplémentaires seront formées et affectées à chaque division administrative.

Les fokolona, les associations de jeunes et de femmes, l’armée populaire travailleront à la mobilisation du peuple pour promouvoir le développement. L’État assurera l’éducation idéologique et, à cette fin, restructurera l’enseignement et la presse ; les jeunes seront appelés à effectuer un service national dans l’armée. La transformation de la société doit être marquée au préalable par la mainmise de l’État sur l’économie nationale : les banques, les sociétés d’assurance, la distribution cinématographique ont été déjà nationalisées en juin 1975 ; en septembre, pour commencer à placer le commerce extérieur sous le contrôle du gouvernement, la plus importante société d’import-export de la grande île, la Compagnie marseillaise, subit le même sort ; l’État prendra ensuite progressivement des participations majoritaires dans les mines, la production d’énergie et les industries jouant un rôle essentiel dans l’économie malgache. Il est précisé toutefois que l’aide étrangère et les investissements privés continueront à être appelés à participer au développement, à la condition de se montrer discrets et d’apparaître dans l’économie comme « un supplément, non un complément ». La priorité est donc donnée à la planification et à l’auto-développement sans que soient négligés pour autant les apports extérieurs qui ne devront ni jouer un rôle essentiel ni consacrer l’influence prépondérante d’une nation étrangère. Étant donné la place occupée dans l’économie malgache par les entreprises françaises, il est clair que les nationalisations et les prises de participation toucheront au premier chef nos intérêts ; les relations franco-malgaches risquent dans les mois à venir de subir quelques à-coups, bien que, de part et d’autre, on paraisse décidé à se concerter pour éviter le pire.

La charte paraît convenir au Mouvement national pour l'indépendance de Madagascar (MONIMA) de M. Monja Jaona et au Parti du Congrès de l'indépendance de Madagascar (AKFM) du pasteur Andriamanjata, partis de gauche recrutant respectivement dans le Sud déshérité et parmi les Merina : le « socialisme à la malgache » ainsi défini ne représente pourtant qu’un alignement sur les autres pays africains et la doctrine laisse une large place à l’improvisation empirique. Ce dernier point a sans doute retenu l’attention du Groupement des entreprises privées de Madagascar (GEFRIM) qui note avec satisfaction le rôle dévolu au secteur privé dans le développement et s’engage à entamer un dialogue avec le gouvernement pour définir, « dans la confiance et le respect mutuels, les règles du jeu, et lever ainsi les obstacles à l’initiative privée ». Les autres partis sont plus réservés ; ils sentent peut-être pointer, derrière l’intention de créer des associations de masse, la volonté de lancer bientôt un parti unique où pourraient venir se fondre toutes les tendances.

Une remarque de M. Ratsiraka mérite d’être soulignée, pour terminer. Elle concerne le non-alignement et le neutralisme, positions que, selon le chef de l’État, Madagascar doit adopter parce que « le centre de gravité de la zone de confrontation entre les grandes puissances se déplace vers l’océan Indien ».

Bernard Brionne

L’Éthiopie : un pays disponible pour toutes les stratégies

L’Éthiopie impériale était un facteur de stabilité dans une région qui en manque. Il n’en est pas de même avec le nouveau régime d’Addis-Abeba dont les orientations intérieures sont moins en cause que le déséquilibre provoqué par son implantation. Déséquilibre d’autant plus marqué que la guerre en Érythrée a repris de plus belle depuis la chute du Négus. Avec le régime du président Nyerere en Tanzanie, le comité militaire éthiopien apparaît désormais comme l’impact le plus sérieux de la Chine populaire sur la côte orientale d’Afrique. On assiste actuellement à une véritable « déstabilisation » de cette région où convergent des intérêts opposés. Dans ces conditions, la question de Djibouti prend un aspect nouveau car les pressions qui s’exercent autour de la Porte des Pleurs (en arabe : Bab-el-Mandeb) sont d’une autre dimension que les querelles tribales généralement évoquées pour justifier la présence française dans le Territoire français des Afars et des Issas (TFAI). C’est l’Asie qui fait son apparition dans le souci d’amoindrir l’influence soviétique mais en mettant en branle tout le monde arabe. La conjuration qui, l’année dernière, a mis fin en Éthiopie à la dynastie salomonienne est liée, peu ou prou à cet enjeu.

De tout temps l’Éthiopie a été en butte à des tiraillements internes qui n’étaient pas sans liens avec les contraintes extérieures. Le voisinage de l’Éthiopie ne lui a jamais permis de vivre dans la sérénité. L’isolement de l’Empereur prenait, de ce fait, une valeur exemplaire : il n’en va pas de même pour la Révolution dont les dirigeants sont, presque ouvertement, d’obédience maoïste. Cette révolution, accomplie avec adresse à la veille de la réouverture du canal de Suez a très sensiblement modifié l’échiquier politique et stratégique de la région. Tenir le verrou de la mer Rouge, c’est isoler la Méditerranée, donc l’Europe, de l’océan Indien, cette nouvelle région ouverte à la convoitise des grandes puissances. Il ne s’agit plus seulement de la rivalité Est-Ouest, cette fois l’Asie intervient et le nouveau régime éthiopien lui apporte un domino de choix.

Tout a commencé en 1974 à la fin du mois de février par des manifestations d’étudiants sur le campus de l’université d’Addis-Abeba comme la capitale en avait l’habitude depuis plusieurs années. Mais cette fois l’effervescence n’était pas limitée aux seuls étudiants : les enseignants s’étaient joints au mouvement et, de plus, la vie économique était paralysée par une grève générale des transports, publics comme privés. La cause immédiate de cette agitation : l’augmentation du coût de la vie. L’Éthiopie, déjà durement frappée par la sécheresse devenait la première victime africaine de l’arme du pétrole, utilisée par les États arabes au lendemain de la guerre d’octobre 1973. C’est le moment choisi par les jeunes officiers pour entrer en action comme d’autres le feront, quelques semaines plus tard, au Portugal. La 2e Division, basée à Asmara, se mutine donc, bientôt suivie par la marine qui s’assure le contrôle de Massaouah. À la fin du mois, c’est au tour des parachutistes de Debré-Zeit (à quelque cinquante kilomètres de la capitale) de se solidariser avec les mutins. Du coup, la 4e Division, stationnée à Addis-Abeba, se joint au mouvement. La Garde impériale paraît étrangère à cette sédition, mais la suite des événements prouvera au contraire que plusieurs de ses officiers étaient acquis, dès l’origine, à la conjuration.

Débordé par ce qui paraît n’être encore qu’une manifestation de mécontentement, le cabinet d’Aklilou Abté Wold démissionne, et le 1er mars les militaires donnent leur accord pour la formation d’un gouvernement présidé par Lidj Endelkatchew Makonnen. L’annonce faite par le souverain lui-même d’une prochaine révision de la constitution n’apaise guère les esprits. Le bas-clergé prend le train en marche et proteste contre le sort qui lui est fait par la hiérarchie orthodoxe tandis que l’armée consolide sa maîtrise des centres névralgiques du pays. La plus grande confusion va régner dans toute l’Éthiopie pendant les mois qui suivent. En mai commencent les arrestations des anciens dignitaires du régime, en juin est créée une commission d’enquête chargée d’établir les limites de la « corruption » alors qu’entre-temps Hailé Selassie tente de renouer avec l’estime de son peuple en désignant son petit-fils Zera Yacob comme prince héritier. Un sursis : tout le monde croit que le pronunciamiento épargnera la Couronne.

Fin juillet, nouveau sursaut de fièvre des militaires qui placent Lidj Michael Imru à la tête du gouvernement, Makonnen étant jugé trop passif et promis à une arrestation prochaine. Les événements prennent dès lors une nouvelle tournure. On se rend compte que l’armée dont le fer de lance est constitué par un comité de coordination a pour objectif de réduire à l’impuissance la féodalité éthiopienne d’abord, puis la monarchie elle-même. Une escalade qui doit lui permettre d’éviter tout affrontement. C’est ainsi que sur leur lancée les forces armées décident en août de dissoudre le Conseil de la couronne, puis de nationaliser les biens de l’Empereur. Enfin, une campagne, souvent exagérée et parfois ignominieuse, est lancée contre la famille impériale. À Addis-Abcba, chacun pressent la fin de l’opération. Elle intervient le 12 septembre, au lendemain du nouvel an éthiopien, avec la destitution de l’Empereur.

Les institutions du régime ont donc volé en éclats et le pays lui-même risque l’anarchie et une brutale renaissance des dissidences locales. Les militaires s’énervent au cours des semaines suivantes et le pays assiste, hébété, à la fusillade, sans jugement ni prétexte, qui fin novembre fit soixante victimes, parmi lesquelles des journalistes, le petit-fils de l’Empereur, l’amiral Iskander Desta, le ras Mesfin Seleschi, patriote vénéré de tous, et le général Aman Andom. Cet officier d’une trempe exceptionnelle était précisément le chef du Comité militaire. Il périra dans une tuerie inopinée, inepte, atteignant n’importe qui sans viser personne.

Pourtant, originaire d’Érythrée, le général Andom avait su, au cours des derniers mois, apaiser la tension qui régnait entre Addis-Abeba et la province séparatiste. Grâce à lui la Révolution éthiopienne avait quelque autorité. Elle a été noyée dans le sang parce que les jeunes officiers sans galons voulaient afficher leur toute-puissance. L’Éthiopie est désormais aux mains du général Teferi Bente avec, comme inspirateur, le major Menguistou Hailé Mariam. C’est ce dernier qui mettra au point le programme que le Deurg (Comité, en amharique) publiera le 20 décembre. Trois mois plus tard la monarchie sera abolie. Le pays entre dans une tentative de socialisme à la chinoise ou à la tanzanienne. La conjuration a réussi et ce succès ne pose pas des problèmes seulement au gouvernement d’Addis-Abeba.

À Djibouti comme en Somalie, on est attentif à l’évolution de la situation. Et en Érythrée encore davantage. Pour avoir les coudées plus franches face à la rébellion érythréenne, les militaires d’Addis-Abeba feront savoir, au sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à Kampala, qu’ils renoncent à toute prétention sur le TFAI lequel peut en conséquence opter librement pour son indépendance. La manœuvre pouvait désamorcer les revendications de Mogadiscio, elle indisposa les dirigeants du séparatisme érythréen qui avaient un moment nourri l’espoir de voir leur thèse mieux accueillie par le nouveau régime central que par Hailé Selassie.

Étrange destin que celui de ces hauts-plateaux : exista-t-il jamais une Érythrée indépendante ? N’oublions pas que jadis le royaume d’Axoum contrôlait les deux rives de la mer Rouge. La dynastie salomonienne s’est vu ravir le littoral abyssin par les Ottomans au XVIe siècle. Ce fut l’époque du repli sur Gondar. Puis les Égyptiens prirent le relai des Turcs, cela au XIXe siècle. Comme à cette époque les autorités britanniques étaient menacées par les mahdistes du Soudan, elles favorisèrent l’implantation italienne le long de la mer Rouge. L’Érythrée tomba de la sorte sous le joug de Rome avant de se voir confiée, après la Seconde Guerre mondiale, à la tutelle de la Grande-Bretagne. Puis, finalement, d’être rattachée à l’Éthiopie. Cette succession d’influences étrangères eut pour effet de favoriser en Érythrée un certain particularisme. L’évolution des esprits et celle de l’économie y furent très différentes de celle que l’on pouvait enregistrer en Éthiopie. La cassure était-elle irrémédiable ? L’empereur Hailé Selassié ne le pensa jamais. Toutefois le centralisme d’Addis-Abeba devait se révéler plus néfaste que bénéfique aux projets du souverain.

Convenons-en : il n’y avait jamais eu d’Érythrée indépendante que détachée de l’empire par des colonisateurs. Alors comment expliquer cette volonté sécessionniste ? Peut-on y voir l’insurrection d’une ethnie contre l’omnipotence de l’élite ahmara ? Il est certain que ce ressort a joué. Mais il n’explique pas tout. L’insurrection érythréenne, c’est la révolte de Spartacus. De tout temps auxiliaire de l’Empire, abandonnée à la fin du siècle dernier à l’Italie, affranchie par la défaite mussolinienne, l’Érythrée ne pouvait accepter de revenir sous le sceptre salomonien, lui-même entaché de sa défaite devant l’envahisseur. Moralement affranchie par la colonisation, l’Érythrée sentit s’agiter en elle les démons de l’indépendance.

Fédérée avec l’Éthiopie puis rattachée directement aux autorités d’Addis-Abeba en 1962, l’Érythrée, s’insurgea. En 1961 se constitue le Front de libération de l’Érythrée (FLE). Une lutte contre l’annexion commençait, avec l’appui des pays arabes désireux de compromettre une monarchie alliée à Israël. La constitution de maquis fut la première tâche du Front. Mais des divergences allaient survenir car les organismes directeurs de cette insurrection se trouvaient à Khartoum : or les combattants en action sur le terrain en vinrent à récuser leur autorité. Lors du congrès d’Ensaba, en 1968, les frondeurs prirent ainsi le commandement de trois des cinq divisions militaires mises en place par le FLE. Ce fut dès lors l’apparition d’un nouveau mouvement, le Front populaire de libération (FPLE). Pendant des années les groupes rivaux vont s’affronter lors de combats acharnés, laissant ainsi tout répit au gouvernement d’Addis-Abeba. Ce ne sera finalement qu’en août 1975 que les deux mouvements feront leur unité, après cependant plusieurs tentatives à chaque fois compromises.

Au moment où la conjuration se tramait contre le régime de Hailé Selassié, au début de 1974, les troupes impériales subissaient des revers en Érythrée. C’est ce qui a fait dire que l’insurrection des officiers était due à cette guerre sans fin : la suite devait prouver qu’il n’en était rien puisque les combats reprirent de plus belle en 1975, une fois le Négus détrôné. Il est vrai que le Comité militaire n’avait nullement pris en considération les revendications érythréennes. Les missions de paix effectuées sur place par le général Aman Andom avaient seulement détendu l’atmosphère, mais les maquisards érythréens se rendirent compte ensuite, et principalement après l’assassinat du général Andom, que la chute de l’Empereur n’avait pas les effets qu’ils avaient escomptés. Leur position devenait d’autant plus difficile que depuis la guerre du Kippour, en octobre 1973, l’aide des États arabes leur était mesurée. Devaient-ils persévérer dans le dialogue avec Addis-Abeba ou bien accentuer leur pression militaire ? En décembre 1974, une négociation sans lendemain s’engage à Asmara. Ce fut pourtant la première rencontre officielle entre le Front et l’autorité centrale. Celle-ci n’avait guère l’intention de prendre en considération les visées érythréennes. Le faire eut été se compromettre auprès de l’opinion éthiopienne, et puis le Deurg n’avait-il pas adopté pour devise : Ethiopia tekdem (Éthiopie d’abord) ? Du coup les séparatistes érythréens envisagent une nouvelle phase dans leurs opérations. Leur porte-parole, Osman Saleh Sabeh, déclare alors : « Le FLE est décidé à passer du stade de la guérilla à celui de la guerre entre deux armées ». Une prise de position qui fit l’effet d’un couperet pour toutes les illusions. D’autant que chaque jour l’insurrection érythréenne gagnait de nouveaux adeptes : le gouverneur de la province du Begemder, le chef de la police à Asmara, un général qui rallie le Front avec ses hommes en armes… Des défections qui ont un effet déplorable dans l’opinion éthiopienne. Après cela il pouvait bien être question de réforme constitutionnelle alors que l’unité du pays était plus que jamais menacée !

Bref, l’Éthiopie, jadis et naguère jalousement préservée par sa dynastie, offre aujourd’hui un champ clos aux aspirations les plus contradictoires et parfois bien néfastes pour son avenir. Il manque au nouveau régime le prestige nécessaire, et son inconsistance ne lui a pas encore apporté les soutiens qu’il espérait : plus que jamais nous sommes en présence d’un pays à l’encan et cela avec d’autant plus d’âpreté que sa situation géographique le place au cœur de l’échiquier depuis que le canal de Suez est rouvert. Un pays disponible pour toutes les stratégies alors que Djibouti ne l’est pas et ne doit pas le devenir.

Bernard Guillerez

Afrique, URSS, Mozambique, Angola, Guinée, Madagascar, révolution, Didier Ratsiraka, Éthiopie, Hailé Selassié, Derg, Érythrée

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