Outre-mer - Le Sénégal à l'heure des congrès politiques et des projets industriels - Le Nigeria après la crise angolaise
Comme le Sénégal paraît sage, comparé à d’autres États africains en proie à d’incessantes crises ! Si sage même qu’on en oublie ses péripéties constitutionnelles depuis l’indépendance : l’éclatement de la Fédération du Mali, l’instauration d’un régime présidentiel après la condamnation de Mamadou Dia, la réforme des institutions en février 1970… Le pays semble couler au fil des années de manière aussi majestueuse que le fleuve éponyme qui le borde. Est-ce le résultat de la pondération de son chef, humaniste notoire mais aussi arbitre sagace puisqu’il fit partie, en certaines circonstances délicates, de comités de sages appelés à tirer au clair des situations inextricables ? Est-ce le fait d’un peuple que ne déchirent pas les rivalités tribales, un peuple que l’historien voltaïque Joseph Ki-Zerbo décrit comme « très évolué sur le plan politique et culturel (cadres nombreux) et où l’opposition est restée longtemps vivace. » Est-ce la conjonction de ces deux facteurs : la circonspection de l’homme d’État et la maturité de son peuple ? Toujours est-il que le Sénégal offre un visage au front serein.
Et pourtant la vie politique et économique du pays n’est pas figée. Elle s’anime même de plus en plus et ces dernières semaines en portent témoignage. Fin janvier le président Senghor, devant le Conseil national de l’Union progressiste sénégalaise, l’UPS, annonçait d’ailleurs lui-même les mutations sociales et politiques en cours ou à venir. Le pluralisme politique allait se concrétiser par la naissance d’un nouveau parti. Le monolithisme syndical ne serait plus de règle et les travailleurs inscrits à l’unique centrale syndicale de l’heure ne seraient plus obligés d’appartenir à l’UPS. De plus, cette centrale, la Confédération nationale des travailleurs sénégalais, la CNTS, ne sera plus intégrée au parti au pouvoir mais seulement « affiliée ». En contrepartie, il est vrai, de nouvelles règles, plus strictes, régiront le fonctionnement des partis et des syndicats. Dans l’esprit du président Senghor, il s’agit avant tout de contrecarrer d’éventuelles manœuvres d’opportunisme de la part des partis politiques. Ce train de réformes, d’un libéralisme incontestable, place le Sénégal un peu plus à l’écart des pays africains ayant opté pour le parti unique, il était souhaité par l’opposition puisqu’à l’automne dernier Me Abdoulaye Wade, le responsable du Parti démocratique sénégalais, le PDS, suggérait d’ouvrir la voie au pluralisme syndical et que sa démarche avait alors eu l’assentiment de M. Dougou Ngom, le secrétaire général de la CNTS. Et cependant il ne satisfait pas ceux qui vont être les premiers à en tirer profit. Tant il est vrai que les parti pris idéologiques remplacent aisément les tensions ethniques dont souffrent d’autres États.
Le projet adopté le 10 mars rebute l’opposition car elle sera contrainte de se classer dans un cadre politique intangible : libéral-démocratique, socialiste-démocratique (pour l’UPS) et marxiste-léniniste, chaque parti ayant le monopole de son étiquette. M. Cheikh Anta Diop, secrétaire général du Rassemblement national démocratique, le RND, en formation, parle de « piège destiné à susciter une opposition sur mesure, cautionnant le régime. » Une vivacité de langage qui n’est pas habituelle dans les laboratoires de l’Institut fondamental d’Afrique noire où cet estimable chercheur passe le meilleur de son temps. Il est vrai que le professeur Cheikh Anta Diop est un récidiviste : en 1961 il avait déjà fondé un parti d’opposition, le Bloc des masses sénégalaises qui devint trois ans plus tard, le Front national sénégalais, dissout en octobre 1964. Douze ans après, c’est avec la création de ce RND que Cheikh Anta Diop fait sa réapparition sur la scène politique. Son objectif avoué est la « conquête démocratique du pouvoir, l’édification d’un Sénégal nouveau, réellement indépendant et véritablement démocratique » à en croire Maître Babacar Niang, le secrétaire général adjoint de ce nouveau parti. À noter que le RND préconise, outre la révision des accords lésant les intérêts du pays, le développement d’une culture nationale authentique en favorisant « la promotion des langues nationales en langues d’enseignement et de travail dans les services publics et les assemblées élues ». Un souci de particularisme à double effet. Il s’agit d’une part de rameuter les Sénégalais qui n’ont pu faire leurs études dans des écoles de type occidental, mais il s’agit aussi de ne pas se laisser enfermer dans le carcan d’un véritable marxisme qu’une population musulmane très largement croyante ne pourrait accepter. Il semble évident qu’en prônant ainsi le recours au « langage de la masse », le RND vise essentiellement à remettre en cause le concept actuel de l’État au Sénégal. D’ailleurs le Parti démocratique sénégalais, le PDS, a bien saisi l’intérêt de cette initiative. Il a aussitôt donné son appui à la création du RND, suggérant même la définition d’une plateforme d’action commune.
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