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  • Revue n° 354 Avril 1976
  • Outre-mer - Le Sénégal à l'heure des congrès politiques et des projets industriels - Le Nigeria après la crise angolaise

Outre-mer - Le Sénégal à l'heure des congrès politiques et des projets industriels - Le Nigeria après la crise angolaise

Bernard Guillerez, Bernard Brionne, « Outre-mer - Le Sénégal à l'heure des congrès politiques et des projets industriels - Le Nigeria après la crise angolaise  » Revue n° 354 Avril 1976 - p. 179-185

Le Sénégal à l’heure des congrès politiques et des projets industriels

Comme le Sénégal paraît sage, comparé à d’autres États africains en proie à d’incessantes crises ! Si sage même qu’on en oublie ses péripéties constitutionnelles depuis l’indépendance : l’éclatement de la Fédération du Mali, l’instauration d’un régime présidentiel après la condamnation de Mamadou Dia, la réforme des institutions en février 1970… Le pays semble couler au fil des années de manière aussi majestueuse que le fleuve éponyme qui le borde. Est-ce le résultat de la pondération de son chef, humaniste notoire mais aussi arbitre sagace puisqu’il fit partie, en certaines circonstances délicates, de comités de sages appelés à tirer au clair des situations inextricables ? Est-ce le fait d’un peuple que ne déchirent pas les rivalités tribales, un peuple que l’historien voltaïque Joseph Ki-Zerbo décrit comme « très évolué sur le plan politique et culturel (cadres nombreux) et où l’opposition est restée longtemps vivace. » Est-ce la conjonction de ces deux facteurs : la circonspection de l’homme d’État et la maturité de son peuple ? Toujours est-il que le Sénégal offre un visage au front serein.

Et pourtant la vie politique et économique du pays n’est pas figée. Elle s’anime même de plus en plus et ces dernières semaines en portent témoignage. Fin janvier le président Senghor, devant le Conseil national de l’Union progressiste sénégalaise, l’UPS, annonçait d’ailleurs lui-même les mutations sociales et politiques en cours ou à venir. Le pluralisme politique allait se concrétiser par la naissance d’un nouveau parti. Le monolithisme syndical ne serait plus de règle et les travailleurs inscrits à l’unique centrale syndicale de l’heure ne seraient plus obligés d’appartenir à l’UPS. De plus, cette centrale, la Confédération nationale des travailleurs sénégalais, la CNTS, ne sera plus intégrée au parti au pouvoir mais seulement « affiliée ». En contrepartie, il est vrai, de nouvelles règles, plus strictes, régiront le fonctionnement des partis et des syndicats. Dans l’esprit du président Senghor, il s’agit avant tout de contrecarrer d’éventuelles manœuvres d’opportunisme de la part des partis politiques. Ce train de réformes, d’un libéralisme incontestable, place le Sénégal un peu plus à l’écart des pays africains ayant opté pour le parti unique, il était souhaité par l’opposition puisqu’à l’automne dernier Me Abdoulaye Wade, le responsable du Parti démocratique sénégalais, le PDS, suggérait d’ouvrir la voie au pluralisme syndical et que sa démarche avait alors eu l’assentiment de M. Dougou Ngom, le secrétaire général de la CNTS. Et cependant il ne satisfait pas ceux qui vont être les premiers à en tirer profit. Tant il est vrai que les parti pris idéologiques remplacent aisément les tensions ethniques dont souffrent d’autres États.

Le projet adopté le 10 mars rebute l’opposition car elle sera contrainte de se classer dans un cadre politique intangible : libéral-démocratique, socialiste-démocratique (pour l’UPS) et marxiste-léniniste, chaque parti ayant le monopole de son étiquette. M. Cheikh Anta Diop, secrétaire général du Rassemblement national démocratique, le RND, en formation, parle de « piège destiné à susciter une opposition sur mesure, cautionnant le régime. » Une vivacité de langage qui n’est pas habituelle dans les laboratoires de l’Institut fondamental d’Afrique noire où cet estimable chercheur passe le meilleur de son temps. Il est vrai que le professeur Cheikh Anta Diop est un récidiviste : en 1961 il avait déjà fondé un parti d’opposition, le Bloc des masses sénégalaises qui devint trois ans plus tard, le Front national sénégalais, dissout en octobre 1964. Douze ans après, c’est avec la création de ce RND que Cheikh Anta Diop fait sa réapparition sur la scène politique. Son objectif avoué est la « conquête démocratique du pouvoir, l’édification d’un Sénégal nouveau, réellement indépendant et véritablement démocratique » à en croire Maître Babacar Niang, le secrétaire général adjoint de ce nouveau parti. À noter que le RND préconise, outre la révision des accords lésant les intérêts du pays, le développement d’une culture nationale authentique en favorisant « la promotion des langues nationales en langues d’enseignement et de travail dans les services publics et les assemblées élues ». Un souci de particularisme à double effet. Il s’agit d’une part de rameuter les Sénégalais qui n’ont pu faire leurs études dans des écoles de type occidental, mais il s’agit aussi de ne pas se laisser enfermer dans le carcan d’un véritable marxisme qu’une population musulmane très largement croyante ne pourrait accepter. Il semble évident qu’en prônant ainsi le recours au « langage de la masse », le RND vise essentiellement à remettre en cause le concept actuel de l’État au Sénégal. D’ailleurs le Parti démocratique sénégalais, le PDS, a bien saisi l’intérêt de cette initiative. Il a aussitôt donné son appui à la création du RND, suggérant même la définition d’une plateforme d’action commune.

Il est vrai qu’à la fin du mois de janvier, le premier congrès du PDS avait présenté, à Kaolack, un programme d’un réformisme modéré. Il se voulait rassurant et du même coup semblait donner raison au président Senghor qui le soupçonnait de changer d’idéologie selon les circonstances. Or le PDS s’affiche comme une formation socialiste-travailliste. La création du Rassemblement national de Cheikh Anta Diop lui offrait donc une occasion de se démarquer du parti au pouvoir, l’Union progressiste sénégalaise du président Senghor. C’est alors que la fameuse apostrophe de Maître Abdoulaye Wade : « L’UPS nous conteste d’être à gauche, ce qu’elle ne nous conteste pas, c’est que nous allons de l’avant », devenait vraie.

Mais en créant un nouveau parti, Cheikh Anta Diop n’a pas seulement sensibilisé le PDS, son ancien de 18 mois. Il a aussi réveillé les ardeurs de l’Union progressiste. On assiste en son sein à un rajeunissement des directions régionales et les nouveaux responsables locaux ont pris l’initiative d’une campagne devant consolider les positions acquises et surtout colmater les brèches que le PDS avait réussi à ouvrir dans les rangs de la formation majoritaire, notamment dans le sud du pays (Sine Saloum et Casamance). On a pu voir, il y a trois mois, le Premier ministre, M. Abdou Diouf, descendre dans l’arène et tenir plusieurs réunions en Casamance, précisément, ainsi que dans la région de Diourbel où va avoir lieu la première confrontation électorale entre l’UPS et le PDS. Bref, côté majorité on réagit tandis que dans l’opposition on cherche à ne pas offrir le flanc aux attaques.

Tels sont les remous actuels de la vie politique sénégalaise. Ils sont le lot de la volonté de libéralisation manifestée par le président Senghor. Mais les perspectives de changement n’affectent pas que l’opinion publique, elles ouvrent de nouveaux horizons à l’économie nationale. Les projets mis au point avec l’Iran sont exemplaires en ce domaine.

L’Iran, un pays que le Président admire pour la clarté de ses projets et l’énergie avec laquelle il mène une active entreprise de développement. Un pays que le Sénégal va apprécier pour sa politique de coopération. Car ils ne sont pas minces, les projets menés de concert ! Une ville de cent cinquante mille habitants, une raffinerie, un port minéralier et pétrolier, une usine pétrochimique, une unité de sidérurgie, tout cela représentant un investissement d’un milliard de dollars. C’est à Cayar, une localité située à quelque cinquante kilomètres au nord de Dakar, que ce complexe verra le jour. L’Impératrice Farah Diba, lors de sa visite au Sénégal en février dernier, a déjà posé la première pierre de la raffinerie et de la ville qui portera son nom. Avocate du « pluralisme culturel » dans son allocution de circonstance, elle apparut avant tout aux Sénégalais comme l’ambassadrice d’une coopération exemplaire. Dans la réalité, les études ont été conduites à bien par une grande commission mixte créée il y a un an et dont les projets ont reçu l’aval du Premier ministre sénégalais, M. Abdou Diouf, et de son homologue iranien, M. Abbas Hoveyda, à la fin du mois de février.

La raffinerie, dont les travaux doivent durer trois ans, aura une capacité de deux millions et demi de tonnes, ce qui correspondra aux possibilités du port pétrolier. Les installations minéralières assureront un trafic de 4 700 000 tonnes de phosphates. La mise en service de ce port s’effectuera en quatre étapes, la première étant fixée au mois de juillet 1978. Le reste des installations envisagées, usine de pétrochimie, centre sidérurgique, verra le jour ensuite, le tout étant réalisé par une société mixte irano-sénégalaise.

Il est indiscutable qu’avec la création d’un tel complexe industriel, le Sénégal augmente considérablement son outillage économique. Il est non moins certain qu’un privilège supplémentaire est ainsi accordé à la façade océanique au détriment, peut-être, de l’intérieur du pays. Les efforts agricoles accomplis ces derniers temps ont été largement entravés par la sécheresse qui a ravagé le Sahel africain. Or, les trois-quarts de la population sénégalaise vivent de l’agriculture, il serait dangereux de l’oublier. Il est vrai aussi que le Sénégal a été le premier pays africain à s’industrialiser puisque sa première huilerie date de 1920 : une précocité qui trouve son prolongement dans ces récents projets mis au point avec l’Iran, comme avec l’extension de la zone industrielle du port de Dakar.

Au moment où le Sénégal s’apprête ainsi à franchir un pas important dans son développement industriel, il est question d’une réforme de l’entreprise. Le président Senghor a fait savoir qu’elle serait étudiée dans les dix prochains mois. Il répondait ainsi aux inquiétudes exprimées par le président de la Chambre de commerce de Dakar, M. Issa Diop avait en effet interrogé le gouvernement, au cours d’une réunion de concertation, sur le sort qui serait à l’avenir celui du secteur privé dès lors que les sociétés d’économie mixte à participation majoritaire de l’État prenaient de plus en plus de place sur le marché. Après avoir été choyée, la libre entreprise serait-elle ruinée ? Dirait-on d’elle comme de certaines princesses mystérieuses de Chine : elle a bien existé puisqu’elle a un tombeau ?

Si certains pays du Tiers-Monde font face à l’omnipotence des multinationales en donnant la priorité aux nationalisations, le président Senghor entend, pour sa part, préserver l’esprit d’initiative propre au secteur privé mais en l’associant au « socialisme démocratique », cette voie originale qu’il a choisie pour assurer l’essor du pays. C’est pourquoi il voudrait inciter les chefs d’entreprise à se regrouper en sociétés de forme coopérative. Assez structurées pour s’imposer, elles auraient alors leur place à côté des grands complexes d’économie mixte, ces locomotives du développement. Il y a dans ce choix le goût de la conciliation. Il n’est cependant pas suffisamment lavé du péché d’étatisme pour n’avoir pas inquiété les adeptes du libéralisme. Sans doute est-ce pourquoi le chef de l’État sénégalais leur a demandé de calquer leur attitude sur celle des patrons d’Europe « qui font confiance aux gouvernements socialistes des pays scandinaves, d’Allemagne fédérale ou des Pays-Bas ».

Le Sénégal est-il à un tournant ? On assiste dans la vie politique à une nervosité qui n’a toutefois rien de comparable avec une contestation de fond. L’activité économique se pare de projets industriels trop réalistes pour qu’on les soupçonne de masquer certains échecs. Alors peut-être n’est-ce qu’une étape vers un nouvel équilibre. C’est au nocher d’avoir l’œil lorsque la pirogue (Sunugal en Ouolof) glisse entre les récifs.

Bernard Guillerez

Le Nigeria après la crise angolaise

Le 13 février 1976, aux premières heures de la matinée, le général Murtala Muhammed, chef de l’État du Nigeria, est assassiné en se rendant à son bureau. Les putschistes, qui agissent au nom d’un groupe de « jeunes révolutionnaires », sont maîtres de la radiodiffusion de la capitale pendant plusieurs heures et annoncent la dissolution du gouvernement. Leur chef est le lieutenant-colonel Dimka, directeur de l’éducation physique à l’état-major des forces armées. Pendant vingt-quatre heures, la situation reste confuse : la ville est déserte ; des combats sporadiques se déroulent à Ikoyi, île résidentielle, et dans plusieurs quartiers de Lagos, opposant entre elles diverses fractions de l’armée et de la police ; la population ne comprend pas et se terre ; l’aéroport est fermé. Le 14 février, après un retour au calme, le Conseil militaire supérieur (CMS) peut annoncer la nomination du général Olusegun Obasanjo, chef de l’état-major interarmées, à la tête de l’État nigérian. Cette décision aurait été prise à l’unanimité. Le nouveau président déclare immédiatement qu’il continuera « la politique du CMS dans la voie où l’avait engagée le défunt chef de l’État », « que toutes les options politiques seront maintenues et que la totalité des ministres restera en fonction ». Il semble donc que la tentative de coup d’État ait échoué ; mais pour en être certain, il faudrait pouvoir déterminer les intentions réelles de ses auteurs.

Si l’on s’en tient à la version présentée par le gouvernement, les putschistes entendaient réinstaller au pouvoir le général Gowon, renversé en juillet 1975, dont ils auraient apprécié la politique de strict non-alignement : ils auraient reproché au général Murtala Muhammed de s’être rallié, à l’occasion de l’affaire angolaise, à la position des États africains les plus influencés par l’Union soviétique. Ils auraient souhaité également rétablir dans leurs fonctions, malgré leur impopularité, les gouverneurs des États, les ministres et les fonctionnaires qui avaient été accusés de concussion et avaient été destitués après la chute du général Gowon. Cette interprétation des faits paraît destinée à camoufler une réalité plus complexe et permet de reporter sur des éléments conservateurs, qui auraient reçu l’appui des États-Unis et de la Grande-Bretagne, la responsabilité d’événements provoqués en fait par une tendance de l’armée dont on pouvait supposer qu’elle disposait de racines populaires, en particulier dans les syndicats. Les manifestations de 200 à 300 étudiants qui causèrent des dégâts aux ambassades britannique et américaine le 16 février, ont été sans aucun doute suscitées par les accusations que le gouvernement portait contre Washington et Londres. D’autre part, l’expulsion du correspondant de l’agence Reuters témoigne de l’embarras des autorités nigérianes devant les informations diffusées par la presse britannique sur les origines de l’affaire. Certains journaux londoniens prétendaient, en effet, que le groupe des « jeunes révolutionnaires » avait voulu renverser un pouvoir conservateur qui ne faisait que continuer la politique du général Gowon sous une apparence plus autoritaire et qui avait refusé d’intervenir militairement en Angola au profit du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA).

Cette thèse ne plaît pas aux autorités nigérianes : elle sous-entend l’existence d’un malaise au sein d’une armée que l’on a toujours voulu présenter comme monolithique. Toutefois, l’existence d’une tendance progressiste parmi les officiers paraît être confirmée par plusieurs aspects de la politique intérieure menée par le général Murtala Muhammed depuis son accession au pouvoir et par certaines imprécisions de sa politique étrangère.

Les circonstances de la chute du général Gowon, début juillet 1975, n’ont pas été connues avec précision. On sait seulement que l’ancien chef de l’État avait dû céder sa place sous la pression des militaires restés dans les cadres qui estimaient que l’équipe en place n’était plus crédible et qu’il était opportun de la remplacer, sans pour autant avoir à changer de politique. Pourtant l’œuvre réalisée en huit années de pouvoir par le jeune général nigérian avait été considérable : il avait su non seulement pacifier le pays mais aussi renforcer l’autorité du pouvoir fédéral par un nouveau découpage régional, par la mise en place d’un capitalisme d’État sans rupture avec le monde occidental et par une répartition plus juste des ressources nationales entre les différentes régions. Il s’était efforcé, également, afin d’asseoir l’emprise du gouvernement central sur la promotion d’une classe sociale intéressée au développement, de détribaliser ce que l’on pourrait appeler le « capital nigérian » en le faisant participer à des sociétés anonymes exerçant leurs activités sur tout le territoire. Mais il n’avait pas commis l’erreur de s’attaquer trop directement au pouvoir des chefferies traditionnelles qui continuaient à exercer une certaine emprise sur les couches populaires jusque dans les milieux extra-coutumiers des villes et à freiner l’évolution des mentalités. Admiré et suivi jusqu’en 1973, le général Gowon avait été l’objet, depuis lors, de nombreuses critiques émanant de toutes les tendances de la population. Les résultats d’un recensement fait sous son autorité auraient dû aboutir à une nouvelle distribution des ressources nationales plus favorable aux États du Nord que ceux du précédent, mais ils avaient dû être annulés sous la pression des États du Sud qui contribuaient davantage que ceux du Nord à développer le patrimoine national. Les effets de l’inflation avaient obligé le gouvernement à augmenter les soldes des fonctionnaires et des militaires mais les difficultés des entreprises nigérianes, dont on favorisait l’expansion, l’avaient astreint parallèlement à contenir l’augmentation des salaires dans le secteur privé ; il en était résulté des conflits sociaux d’autant plus difficiles à surmonter que les importations s’étaient raréfiées par suite de l’engorgement des principaux ports. Cette imprévoyance des planificateurs nigérians, qui avaient sacrifié les travaux d’infrastructure au développement industriel, était alors l’objet des attaques les plus politisées : une fraction de l’opinion publique, se situant chez les syndicalistes et les étudiants, en profitait pour mettre en cause les principes mêmes de l’économie libérale sur lesquels les dirigeants nigérians avaient fondé l’expansion depuis l’indépendance. Les opposants y ajoutaient de violentes critiques contre l’équipe de militaires et de technocrates ; le général Gowon l’avait installée avec mission de lutter contre la concussion qui sévissait, sous le régime précédent, dans les milieux politiques et la fonction publique, mais cette équipe s’était livrée elle-même un peu trop visiblement à des pratiques malhonnêtes. Il en résultait – fait exceptionnel en Afrique noire – une amorce de lutte de classes entre un gouvernement et une bourgeoisie d’affaires, partisans du libéralisme, et certains syndicalistes, des étudiants, voire de jeunes officiers qui estimaient que les maux dont souffrait le Nigeria avaient pour causes principales l’action de la bourgeoisie sur le gouvernement et les options que celui-ci avait prises dans le domaine économique. L’annonce, faite par le général Gowon, qu’il ne remettrait pas à la date prévue (1975) le pouvoir à un gouvernement civil, dans cette ambiance défavorable aux dirigeants militaires, souleva un tollé général et une campagne de presse dure et persistante.

L’armée fut donc contrainte d’agir. Il est difficile de savoir si l’initiative en revint aux jeunes officiers teintés de progressisme ou à la hiérarchie militaire plutôt conservatrice. Pourtant, l’état-major montra, par ses décisions, qu’il n’était pas en mesure de négliger l’opinion des cadres subalternes : contrairement à son prédécesseur, le général Murtala Muhammed fut ainsi amené à créer, pour coiffer le Conseil national d’État et le Conseil exécutif fédéral (gouvernement) déjà existants, un Conseil militaire suprême auquel participaient des officiers qui n’avaient pas de grandes responsabilités dans l’armée. Le CMS comprenait, en effet, outre le chef de l’État, commandant en chef, le chef d’état-major interarmées, les chefs d’état-major de l’armée, de la marine et de l’aviation, les généraux commandant les trois divisions de l’armée et la défense du territoire de Lagos ainsi que l’inspecteur général de la police, 9 officiers et un fonctionnaire de police ; autrement dit, dans cette instance où devaient se définir les grandes lignes de la politique fédérale, les représentants des cadres de l’armée et de la police étaient placés sur un pied d’égalité avec les 10 personnalités les plus importantes de la hiérarchie. Tout s’était donc passé comme si la tendance la plus radicale de l’armée avait mené le combat contre le général Gowon, qu’elle s’était heurtée à une opposition de l’état-major et qu’elle avait dû négocier avec le commandement ; celui-ci, pour reprendre l’affaire à son compte et être en mesure de temporiser, avait été contraint de l’associer à la conception de la politique nationale en créant le CMS.

D’autre part, durant les sept mois de son gouvernement, le général Murtala Muhammed avait pris diverses mesures, qui restaient apparemment dans la ligne fixée par son prédécesseur, mais avec une précipitation et un style qui sous-entendaient que des fractions de l’autorité suprême poursuivaient des objectifs différents. L’épuration des gouvernements régionaux et de la fonction publique correspondait bien aux vues du chef de l’État et justifiait d’ailleurs a posteriori le renversement du général Gowon ; elle n’impliquait pas un changement d’orientation politique. En revanche, la nomination de nouveaux gouverneurs n’appartenant pas à l’ethnie dominante de l’État où ils étaient appelés à servir et, surtout, un nouveau fractionnement du pays en 19 petits États, décrété de manière autoritaire, impliquaient une volonté de disloquer les structures traditionnelles afin de précipiter l’unification du pays ; on tendait ainsi à supprimer tout ce qui pouvait empêcher l’accession au gouvernement central des éléments les plus progressistes. La mainmise de l’État fédéral sur les principaux organes de presse visait le même objectif. Parce qu’il désirait que son pays restât dans la tradition libérale, le général Gowon s’était bien gardé de détruire ces contrepoids au pouvoir central, contrepoids qu’il jugeait indispensable de maintenir tant que l’influence de la bourgeoisie détribalisée n’aurait pas été consolidée par le développement industriel.

La pression de la tendance radicale s’est également manifestée en politique étrangère. Le général Murtala Muhammed n’a pas cherché à s’écarter de la ligne qui était suivie par son prédécesseur et qui rangeait le Nigeria parmi les pays dits modérés, ouverts à l’influence occidentale tout en coopérant avec l’URSS, notamment dans le domaine militaire. Pourtant, la crise angolaise provoqua un infléchissement sensible des positions nigérianes : sous l’effet, manifestement, de pressions intérieures, Lagos reconnut la République populaire d’Angola après bien des hésitations. Son président le fit sans doute un peu à contrecœur puisqu’il s’employa, au cours des débats de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), à convaincre les partisans du MPLA de renoncer à réclamer l’admission immédiate de la RPA comme 47e membre de l’organisation et d’attendre pour le faire que M. Neto ait fait preuve de bonne volonté à l’égard de ses adversaires.

Il n’est donc pas impossible que, déçus par l’action temporisatrice du gouvernement, les jeunes officiers aient tenté de rompre en leur faveur l’équilibre du CMS. Les tractations qui ont suivi l’épreuve de force du lieutenant-colonel Dimka leur ont permis peut-être de réussir en partie puisque le nouveau chef d’état-major interarmées, à ce titre le deuxième personnage de l’État, est le général Yaradua, qui, comme lieutenant-colonel, avait pris une part active à l’éviction du général Gowon et qui participait depuis lors au gouvernement en tant que ministre des Transports mais n’appartenait pas au CMS. Cet indice et plusieurs autres font supposer que la crise que traverse le régime nigérian n’est pas encore terminée.

29 février 1976
Bernard Brionne

Sénégal, PDS (Sénégal), UPS (Sénégal), RND (Sénégal), Iran, Nigeria, Angola, général Gowon, Murtala Muhammed, CMS (Nigeria)

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