Remarquez le cheminement de cet ancien élève de l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm, titulaire d’une licence en mathématiques, qui a choisi la voie de la diplomatie après ses études. Sorti de l’École nationale d’administration (ENA) en 1980, celle de la prestigieuse promotion Voltaire (François Hollande, Ségolène Royal, Dominique de Villepin et bien d’autres célébrités). Son stage à l’ambassade de Hongrie l’a inspiré à poursuivre sa carrière. Il a occupé des postes de premier plan au Département à Paris et à l’étranger, notamment à Bruxelles, où il a séjourné deux fois en tant que Représentant permanent adjoint, puis permanent auprès de l’Union européenne (UE), l’un des sommets de la diplomatie. Il a terminé sa carrière en 2023 à Washington en tant qu’ambassadeur après avoir dirigé l’unité diplomatique de l’Élysée, forte d’une douzaine de diplomates. Ce qui nous vaut sur de longues pages une description fouillée du travail des cabinets ministériels, du Quai d’Orsay et de Matignon. Notons que, à aucun moment, il ne mentionne des tensions entre la cellule diplomatique et l’État-major particulier (EMP) du président de la République. Il est vrai que, durant sa présence à l’Élysée, la guerre en Ukraine n’avait pas éclaté.
C’est au cœur de l’action diplomatique qu’a été plongé ce fort en thème, qui n’a guère eu de postes « exotiques » dans le Sud global. Cela confère par conséquent à son riche témoignage une tonalité très particulière, celle de la diplomatie de cabinet, des quelques grands occupant la scène au sein desquels la France trouve encore sa place. Philippe Étienne a été aux avant-postes de l’histoire, loin des faubourgs périphériques dont parlait jadis Octavio Paz, prix Nobel de littérature. Des Balkans, où il a vu monter les passions mauvaises qui ont conduit à l’éclatement de la Yougoslavie, à la République de Bonn, où il a senti monter la vague populaire qui a conduit à la réunification allemande, puis lors de sa première ambassade en Roumanie, aspirant à entrer dans l’UE, il a été véritablement un observateur privilégié des secousses de l’histoire.
Il en fut encore plus dans la Russie nouvelle qui, après la chute de l’URSS, s’est efforcée de se frayer un chemin, semé de tant d’obstacles vers la démocratie et l’économie de marché. « Je ne pense pas que les pays occidentaux aient abusé de la faiblesse de la Russie pour faire avancer les limites de l’Otan à l’Est, car les pays baltes, la Pologne et la Roumanie ne pouvaient pas, vu leur histoire, ne pas mettre l’adhésion à l’Alliance atlantique au premier rang de leurs priorités » remarque-t-il. « En revanche, je pense que, collectivement, nos pays n’ont pas su comprendre le défi posé par la transformation de la Russie en démocratie. » Dommage qu’il n’ait pas poussé l’analyse de cette question au cœur de l’affrontement entre la Russie et l’Europe, les États-Unis ne considérant plus Moscou comme étant un adversaire. Tout au long de ses diverses missions, il reviendra à plusieurs reprises sur les relations entre la Russie et l’Europe, en accordant une certaine crédibilité à la théorie du coup d’État contre le président Viktor Ianoukovitch, qui a déclenché la spirale ayant conduit à l’annexion de la Crimée le 18 mars 2014, puis à l’invasion russe du 24 février 2022. Il décrit aussi très bien les dessous des accords Minsk I et II. Les pages qu’il consacre aux États-Unis, où il a connu les deux présidents Trump puis Biden, montrent, qu’en dehors des questions de politique intérieure où les positions de ces deux Présidents sont on ne peut plus opposées, leurs politiques ne sont pas si distinctes qu’on le décrit en Europe en matière extérieure. L’America First est leur préoccupation première.
Quel enseignement nous livre Philippe Étienne au terme de son parcours exceptionnel ? Alors que nous nous attendions à des réflexions plus détaillées sur l’avenir de l’Europe, ce diplomate chevronné se montre bien habilement prudent : « Les complexités de la construction européenne, dont nous avons hérité et qui ont été conçues pour une époque différente, exigent une véritable réflexion ». ♦



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