Le jeu sans la règle
Voici quelques brèves remarques complémentaires par rapport à un exposé qui a souligné beaucoup de problèmes, en posant la question du pourquoi ? André Glucksmann a posé celles de la nouveauté, de l’erreur et de l’ignorance. Pourquoi est-ce nouveau ? Pourquoi se trompe-t-on à ce point-là ? Pourquoi se trouve-t-on dans l’ignorance, ne sachant ni répondre, ni produire des concepts, ni trouver une doctrine ? Pourquoi ne sait-on pas où l’on en est ?
La nouveauté doit être considérée d’une manière très large. Le fait que les Nations unies se retrouvent empêtrées dans l’incapacité de savoir comment arrêter un conflit, de décider si elles peuvent intervenir ou pas, avec quels moyens, avec quelles règles d’engagement, etc., n’est pas nouveau. On a parlé du cas du Biafra, en 1968, sachant qu’on se trouvait dans un climat général de guerre froide, qui n’a pas empêché cette affaire de provoquer une catastrophe en ce qui concerne le coût humain, l’image de marque de l’éthique dans le monde occidental ou ailleurs. On pourrait multiplier les exemples : le Biafra lui-même avait eu un précédent, loin d’être glorieux, qui était celui du Katanga en 1960, où l’on avait vu les casques bleus suédois exhiber devant les médias, de plus en plus présents, des spectacles de violence inattendus, alors qu’ils venaient apaiser des querelles à peine compréhensibles dans les confins de l’Afrique équatoriale. Quant au Timor-Oriental, dont on parle beaucoup aujourd’hui, il n’est pas inutile de rappeler que la « nouveauté n’est pas si nouvelle ». Ce territoire s’est d’abord révolté contre les Portugais ; le grand conflit de Timor est une affaire qui remonte aux années 70 et qui a pris véritablement son développement alors que le Portugal postcolonial liquidait son régime post-totalitaire en 1974-1975, pendant la révolution dite « des œillets ».
Tout cela mérite d’être rappelé, mais n’est pas essentiel pour ce qu’on peut considérer comme la nouveauté aujourd’hui. Celle-ci se ramène à une question fondamentale : existe-t-il aujourd’hui une nouvelle règle du jeu international ? Ce qui s’est produit au Kosovo est-il la traduction du fait que, pour un certain nombre de pays dans le monde, l’ordre international tel qu’il avait été décrit, défini et codifié, par des documents fondateurs, la Charte de l’Atlantique de 1941, la Charte de San Francisco, est remis en cause par l’existence et la prééminence de valeurs fondatrices supérieures à caractère nouveau ou faisant l’objet d’applications nouvelles ? Si tel est le cas, il faut préciser quelles sont ces valeurs. Est-ce que ce sont celles énoncées par M. Tony Blair dans des articles extrêmement ambitieux quant aux intentions affichées ? Est-ce que c’est le seul Tony Blair qui se trouve responsable de cette formulation ? Est-ce que les États-Unis, en soutien, sont en mesure de formuler quelque chose qui soit véritablement nouveau ? La Maison-Blanche a cru, en mai-juin 1999, que le moment était venu d’énoncer une doctrine Clinton, qui serait la nouvelle charte du droit international, fondée sur un certain nombre de valeurs, inconnues puisque le document n’est jamais sorti. Finalement, tout cela a été mis au placard, prétextant que ce n’était pas le moment opportun. Y a-t-il de nouvelles règles du jeu ? Sur la base de quelles valeurs ? On ne sait pas, et donc quels seraient les principes d’application ? Formulés et mis en œuvre par qui ? Ces principes peuvent-ils avoir valeur d’universalité ? Si je ne les connais pas suffisamment et si je n’en accepte pas les fondements, il est très difficile de considérer qu’ils peuvent prétendre à une universalité supérieure à celle des principes qui ont été définis, par exemple en 1789, en 1941 ou 1945.
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