Situation politique : bilan et perspectives
Il me paraît essentiel que la Russie retrouve un rôle important sur la scène mondiale et nous avons intérêt à ce qu’elle soit forte. Tout d’abord, je voudrais faire des remarques qui vont à contre-courant de ce qui a été dit ce matin. Il est indispensable qu’on mesure ce qui s’est passé au mois d’août 1998 et qu’on prenne conscience de l’échec des réformes entreprises pour sortir du communisme dès 1991. Il y a eu échec de la politique de stabilisation du rouble, laquelle a masqué l’absence totale de réformes structurelles. Il y a eu un échec encore plus grave de la politique de privatisation, puisque, sous son couvert, on a assisté à un véritable pillage des richesses nationales avec la constitution d’une oligarchie parasitant le fonctionnement du pouvoir. Or, ces échecs économiques ont eu pour effet de mettre en péril le processus de démocratisation qui était engagé. En fait, la Russie aujourd’hui n’est pas une démocratie et ses aspects démocratiques masquent la réalité comme les fameux villages Potemkine qu’on plaçait sur le parcours de Catherine II. J’en vois pour preuves la déficience des législatives qui restent très embryonnaires et totalement dépendantes de l’exécutif, la tyrannie de la bureaucratie toujours extrêmement puissante au point de confisquer le développement économique, enfin la faiblesse de l’État en tant que garant des citoyens, notamment celle du pouvoir judiciaire russe en proie à des tentatives de corruption à tous les niveaux. Le tableau est particulièrement préoccupant en province, où en nombre d’endroits au lieu d’un développement économique régional on a collusion entre le pouvoir local et les intérêts mafieux qui empêche l’essor économique et en exclut la société civile.
Tous ces éléments sont les ferments d’un échec moral. Quand on se promène en Russie, on s’aperçoit que les gens sont dans une situation de désillusion, voire de désespoir, extrême. Effectivement, ils survivent sans que cela les rapproche du pouvoir politique dont ils sont coupés au point qu’ils rechignent à aller voter. Il existe donc une coupure inquiétante entre la politique et la société. Récemment, il m’a été donné d’interroger des voyageurs dans les gares de Moscou et tous leurs propos se recoupaient : ils n’avaient aucune lueur d’espoir ; or c’étaient des gens de la province, mais qui voyagent, qui circulent. Tous sont persuadés que rien de positif ne pouvait plus arriver, que l’idée de la démocratie est discréditée bien qu’ils aspirassent à vivre dans un pays normal. Ce constat est fait par les hommes politiques et Kirienko s’inquiète de cet état d’esprit qu’il appelle le syndrome de la défaite, lequel gagne toute la société et même ceux qui sont le plus attachés aux réformes, les journalistes notamment. En dépit des progrès accomplis dans la presse, il y a désillusion, un rêve est en train de s’effondrer. Je connais une femme acquise aux thèmes de la démocratie et qui ne cesse de se battre pour eux, mais elle s’interroge pour savoir si elle ne doit pas quitter le pays, car elle craint que tout cela ne se termine par une dictature.
Dans ces conditions, pourquoi le réveil a-t-il été aussi brutal pour l’Occident ? Je crois que les observateurs de la Russie au cours de ces dernières années ont été aveuglés par la sophistication de cette société. Je ne crois pas que celle-ci soit très éduquée, avec des personnalités très brillantes comme on l’a dit : certes, ce n’est pas une société arriérée, car elle dispose d’un immense héritage ; elle a vécu la période soviétique en étant très structurée, mais en fait elle ne s’est jamais libérée de l’emprise de l’État jusqu’à ce jour. Ce n’est pas parce qu’il y a de grands compositeurs que la situation n’est pas préoccupante, car la question du pouvoir en Russie n’est toujours pas réglée. On a l’impression d’un pays qui pourrait se développer normalement, or ce n’est pas le cas.
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