Avril 2020 - n° 829

Avenir de la guerre et ses mutations (2e partie)

« À la guerre, c’est celui qui doute qui est perdu : on ne doit jamais douter. »

Ferdinand Foch

Dans mon précédent éditorial, j’évoquais la surprise stratégique de l’épidémie du coronavirus – désormais appelé Covid-19 – qui commençait à déstabiliser la Chine, mais aussi les échanges liés à la mondialisation. J’étais encore loin de la réalité d’aujourd’hui avec cette pandémie généralisée dont les conséquences – déjà dramatiques – sanitaires, économiques, politiques, sociétales et stratégiques sont encore difficiles à imaginer, tant le Covid-19 va bouleverser notre vie et nous obliger à réfléchir au monde que nous voulons. Lire la suite

  p. 1-1

Le président de la République a présenté, à l’École militaire, devant les autorités de l’État et les stagiaires de l’École de guerre les enjeux stratégiques actuels et de demain autour de la dissuasion nucléaire. La France doit rester déterminée à assumer ses responsabilités pour maîtriser son destin au sein d’une Europe plus unie. Lire la suite

  p. 5-22

Avenir de la guerre et ses mutations (2e partie)

La cyberguerre n’est pas virtuelle, elle est bien réelle et concerne tous les secteurs d’activité, pouvant mettre à mal notre souveraineté. Elle est une priorité clairement affirmée par la France qui y consacre des moyens conséquents et continuera à y investir afin de préserver une supériorité numérique pour agir en toute liberté. Lire les premières lignes

  p. 25-31

Certains experts, notamment en Asie, voient en l’Homme augmenté une clef pour gagner la bataille. Ce serait une impasse éthique et opérationnelle. Car c’est avec une formation morale, physique et responsable, que le soldat de demain pourra affronter l’adversité, en s’appuyant sur une approche réaliste de la guerre future. Lire les premières lignes

  p. 32-38

Les progrès technologiques, biologiques et génétiques peuvent modifier et améliorer les performances de l’individu et du soldat. L’idée du « soldat augmenté » est un sujet de recherches, mais aussi de réflexions éthiques. Si le ministère des Armées y travaille, il s’est imposé un cadre juridique et légal rigoureux. Lire les premières lignes

  p. 39-46

L’irruption du numérique bouleverse la conception et la conduite des opérations. L’infovalorisation arrive à maturité pour préparer le combat collaboratif, transformant les modes tactiques et accélérant le tempo opératif. Toutefois, la question des ressources humaines et capacitaires demeure essentielle pour parvenir à ce modèle. Lire les premières lignes

  p. 47-52

Les flottes de sous-marin doivent s’analyser sous un angle quantitatif certes, mais surtout qualitatif avec les capacités opérationnelles. Si des pays y ont renoncé, d’autres développent leur sous-marinade avec des ambitions ouvertement affichées. De fait, le sous-marin a un bel avenir et fera l’objet d’une course à l’armement. Lire les premières lignes

  p. 53-58

Le général André Beaufre (1902-1975) a eu une carrière militaire très riche avec de hautes responsabilités et a été un penseur de la stratégie. Sa contribution à la prospective mérite d’être connue et étudiée, car elle s’appuie à la fois sur l’expérience, le pragmatisme et l’analyse des possibles, permettant de dégager des probables. Lire les premières lignes

  p. 59-64

Gouvieux 2019

Notre société basée sur l’intelligence, les problèmes appelant des solutions et le recours à la technique est en crise, d’ordre spirituel. Nous sommes incapables de distinguer ce qui constitue les biens communs. Il est urgent de reprendre la maîtrise du temps et réfléchir à ce qui est réellement important, d’où le besoin du spirituel. Lire les premières lignes

  p. 65-69

L’engagement, c’est la volonté de servir et participer collectivement à une mission. L’engagement militaire en est une forme particulière de dévouement vis-à-vis de la nation. Celle-ci doit alors le reconnaître et le valoriser. Cela exige également de donner du sens à la mission ; c’est alors la responsabilité du chef. Lire les premières lignes

  p. 70-75

Le lien social est fragilisé par l’hubris individuel au détriment du vivre ensemble. Les innovations et le progrès doivent être mis au service de l’Humain et non l’inverse, d’où le besoin de réfléchir sur la notion de progrès. Et donc de reprendre la main pour un futur souhaité et non imposé. Lire les premières lignes

  p. 76-78

Depuis l’effondrement du bloc soviétique, malgré une période de stabilité, les crises se sont succédé, créant de l’instabilité et exacerbant les tensions, tout en suscitant les inquiétudes et la montée des nationalismes. Il faut mieux prévenir ces crises, à condition de regarder la réalité en face et de ne pas nier les menaces de demain. Lire les premières lignes

  p. 79-80

Approches régionales

Les ambitions du président Erdogan sont d’ordre géopolitique avec une volonté affichée pour une Turquie puissance régionale. Les forces armées sont engagées sur de nombreux théâtres, alors même que les purges consécutives à la tentative de putsch du 15 juillet 2016 ont affaibli le commandement et atteint le moral des officiers. Lire les premières lignes

  p. 81-88

Depuis son indépendance en 1919, l’Afghanistan n’a connu qu’un état de guerre sur fond de rivalités ethniques, et la violence s’est accrue en 1979. De plus, les États-Unis, en intervenant après le 11 septembre 2001, ont répété les erreurs des Soviétiques en imposant un modèle politique contraire à la société afghane. Lire les premières lignes

  p. 89-98

Approches historiques

La bataille de France a mis à l’épreuve notre doctrine d’emploi des chars qui n’avaient rien à envier aux Panzer de la Wehrmacht. Les R35, H35 ou B1 ont été efficaces, contrairement à la légende noire. La vraie défaite a été celle du haut commandement français incapable d’anticiper et de réagir face à la percée de Sedan. Lire les premières lignes

  p. 99-104

La guerre froide a eu une dimension sous-marine particulièrement intense, bien que peu connue. La supériorité technologique américaine a été considérable, même si l’URSS a pu bénéficier notamment de renseignements issus de ses réseaux d’espions aux États-Unis. Cet affrontement silencieux a largement affaibli Moscou. Lire les premières lignes

  p. 105-116

Il est de bon ton de dénigrer l’œuvre de Napoléon comme s’il incarnait une France culpabilisante. Or, ce n’est pas le cas et l’Empereur a su à la fois achever la Révolution en consolidant ses acquis et a été un génie de la stratégie militaire. D’où le paradoxe que Napoléon est désormais plus admiré à l’étranger que chez nous. Lire les premières lignes

  p. 117-121

Chronique

L’URSS a su manœuvrer en 1939-1940, d’une part face à l’Allemagne avec le pacte de non-agression, d’autre part avec Londres et Paris en s’octroyant après la défaite de la Pologne une part du butin et en annexant les pays baltes. Staline a pu élargir son empire avec brutalité. D’où des cicatrices pas encore résorbées 80 ans après. Lire les premières lignes

  p. 123-125

Recensions

Pierre Montagnon : L’Honneur, pas les honneurs – Mémoires, tome II – Le Soviet des capitaines  ; Bernard Giovanangeli Éditeur, 2019 ; 285 pages  - Pierre Brière

Après avoir, avec lui, crapahuté au 2e REP en Algérie puis participé au putsch, nous avons assisté à la fin de la carrière militaire du capitaine Pierre Montagnon au cours de son procès et sa condamnation à un an de prison avec sursis. Il est désormais définitivement civil : « Mais pas question d’abandonner. Bien que civils, il y a encore à faire pour défendre l’Algérie française. » Lire la suite

  p. 127-129

James Stavridis (admiral, USN) : Sailing True North: Ten Admirals and the Voyage of Character  ; Penguin Press, 2019 ; 312 pages - Thibault Lavernhe

De la même manière que les partisans de l’école historique préconisent l’étude des hauts faits des « grands capitaines », l’amiral James Stavridis propose, pour l’édification de ses lecteurs, la mise en perspective du parcours de dix « grands amiraux » qui ont marqué leur temps. Toutefois, loin de se concentrer sur les seuls succès opérationnels des figures tutélaires choisies, l’ancien commandant en chef de l’Otan s’attache surtout à mettre en avant les personnalités de ces dix grands chefs, en y distinguant plus particulièrement les ressorts de leurs réussites… et de leurs échecs. Si la palette est large sur le plan historique (de l’Antiquité avec Thémistocle jusqu’à la fin du XXe siècle avec Zumwalt), elle est en revanche plus resserrée sur le plan culturel, étant assez naturellement centrée sur le monde anglo-saxon (pour huit figures sur dix). Lire la suite

  p. 129-131

Claire Sotinel et Catherine Virlouvet (dir.) : Rome, la fin d’un empire – De Caracalla à Théodoric – 212-fin du Ve siècle  ; Belin, 2019 ; 688 pages - Serge Gadal

Au début du IIe siècle, Rome est à la tête d’un empire hégémonique, tellement vaste qu’il se confond avec l’univers connu. Il est unifié par deux langues, le latin et le grec, et peuplé d’environ 50 millions d’habitants. L’Empire est une structure politique stable. Malgré une crise à la fin du IIe siècle (attaques des Marcomans, épidémies de peste), la puissance de Rome reste inégalée et semble devoir durer toujours. Trois siècles plus tard, en Occident, l’ancien territoire impérial est transformé en une multitude de territoires gouvernés par des rois issus des invasions. Le christianisme, secte marginale au début du IIIe siècle, est alors devenu la religion dominante. En Orient, toutefois, l’Empire prospère encore autour de Constantinople. Cet ouvrage de Claire Sotinel, s’inscrivant dans la continuité de la belle collection « Mondes anciens » chez Belin, restitue la chaîne des événements qui ont accompagné cette métamorphose. Lire la suite

  p. 131-132

Revue Défense Nationale - Avril 2020 - n° 829

Avenir de la guerre et ses mutations (2e partie)

Speaking to an audience at the École Militaire of national authorities and students of the French War College, the President of the Republic presented the current and future strategic challenges of nuclear deterrence. France must remain determined to assume its responsibilities in order to control its future within a more united Europe. Read more

The Future of Warfare and Associated Developments (2nd part)

Despite what its name implies, cyber warfare is far from virtual: it is real, affects all areas of activity and puts our sovereignty at risk. It is also a clearly stated priority for France, which dedicates substantial means to the matter and continues to invest in order to maintain digital superiority so that the country may act as it wishes.

Some experts, in Asia in particular, see the enhanced man as a key element to winning a battle. And yet this leads to an ethical and operational impasse, since it is only through moral, physical and responsible training that tomorrow’s soldiers will be able to confront adversity by calling upon a realistic approach to future warfare.

Technological, biological and genetic progress offers the ability to modify and improve the performance of the individual and the soldier. The concept of the enhanced soldier is undergoing research but is also leading to consideration of its ethics. The Ministry for the Armed Forces is working on the subject, and is doing so within a self-imposed and rigorous legal framework.

Digitisation is shaking up the planning and conduct of operations. Better use of information means better preparation of collaborative combat, changes in modes of operation at the tactical level and acceleration of operational tempo. Nevertheless, human resources and capacity remain essential factors in order to achieve all of that.

Submarine fleets need to be analysed from the point of view of simple numbers, of course, but also from that of quality, since quality relates to operational capability. Some countries have given up on submarines whilst others are developing their submarine capability with clearly stated intentions. It is apparent that not only has the submarine a rosy future, it will also be the subject of an arms race.

General André Beaufre (1902-1975) enjoyed a rewarding military career with great responsibility. He was a renowned strategic thinker, whose contribution to forecasting the future merits study since it was built upon experience, pragmatism and analysis of the possible, which led to revelation of the probable.

Contemporary society is centred to a large extent on intelligence, problems that call for short-term solutions and recourse to technology. Yet for all that, today’s society is suffering a spiritual crisis: we are incapable of distinguishing that which is, or ought to be, common property. There is an urgent need to take control of our time and to reflect on what is truly important, hence the need for the spiritual element.

Commitment is the will to serve and participate collectively in some mission. Military commitment is a particular form of this dedication with regard to the nation, and the latter should therefore recognise it and value it. To do so means that there has to be sense in the mission—therein lies the responsibility of the leader.

Selfishness is weakening our social structure to the detriment of the common good. Innovation and progress must serve man, and not the reverse. From this comes the need to reflect on the notion of progress thence to take charge and drive towards a future that we would wish to see, and not one that is imposed upon us.

Since the collapse of the Soviet bloc, and despite a period of stability, crisis has followed crisis leading to instability and increased tension whilst provoking anxiety and engendering greater nationalism. We need to anticipate these crises and face up to reality yet without ignoring future threats.

President Erdogan has geopolitical ambitions with a clearly expressed wish for Turkey to be a regional power. Turkish armed forces are committed in several theatres of operation even though the purges since the putsch of 15 July 2016 have weakened the command structure and sapped the morale of their officers.

Since independence in 1919, Afghanistan has been in a state of war founded on ethnic rivalry, and violence escalated in 1979. Worse yet, with its intervention after 11 September 2001, the United States repeated Soviet errors by imposing a political model that ran counter to Afghan society.

The Battle of France tested our doctrine for use of tanks. Technically, there was little to chose between ours and those of the Wehrmacht: the R35, H35 and B1 were effective, contrary to what myth would have us believe. The real defeat was that of the French high command, incapable of anticipating and reacting when faced with the break-though at Sedan.

Little was known of the intense submarine activity that took place during the Cold War. The United States enjoyed considerable technological superiority, and this silent confrontation was to the great detriment of Moscow, even though the USSR was able to benefit from intelligence gathered by its network of spies in the USA.

The current trend is to denigrate all Napoleon’s achievements, as if he were the incarnation of all French guilt. And yet that is far from the case: the Emperor was able to complete the revolution by consolidating what it had achieved, and at the same time he was a genius of military strategy. It is paradoxical that Napoleon is today more greatly admired in other countries than our own.

Chronicle

The USSR’s political manoeuvring in 1939-1940 was extensive. It dealt on one hand with Germany through the non-aggression pact, and on the other—and in a different way—with London and Paris after the defeat of Poland, by awarding itself some of the bounty through its annexation of the Baltic States. Stalin expanded his empire with brutality, causing wounds which have still not healed 80 years later.

Book Reviews

Pierre Montagnon : L’Honneur, pas les honneurs – Mémoires, tome II – Le Soviet des capitaines  ; Bernard Giovanangeli Éditeur, 2019 ; 285 pages  - Pierre Brière

James Stavridis (admiral, USN) : Sailing True North: Ten Admirals and the Voyage of Character  ; Penguin Press, 2019 ; 312 pages - Thibault Lavernhe

Claire Sotinel et Catherine Virlouvet (dir.) : Rome, la fin d’un empire – De Caracalla à Théodoric – 212-fin du Ve siècle  ; Belin, 2019 ; 688 pages - Serge Gadal

Revue Défense Nationale - Avril 2020 - n° 829

Avenir de la guerre et ses mutations (2e partie)

Dans mon précédent éditorial, j’évoquais la surprise stratégique de l’épidémie du coronavirus – désormais appelé Covid-19 – qui commençait à déstabiliser la Chine, mais aussi les échanges liés à la mondialisation. J’étais encore loin de la réalité d’aujourd’hui avec cette pandémie généralisée dont les conséquences – déjà dramatiques – sanitaires, économiques, politiques, sociétales et stratégiques sont encore difficiles à imaginer, tant le Covid-19 va bouleverser notre vie et nous obliger à réfléchir au monde que nous voulons.

Monde aujourd’hui marqué par le rapport de force, la volonté de puissance et le rejet du multilatéralisme par certains États. Monde où l’instabilité est devenue la règle avec le risque du chacun pour soi, en excitant les nationalismes.

D’où le besoin pour la France d’assumer avec détermination sa défense et de proposer un projet européen ambitieux pour que le « vieux » continent ne devienne pas la proie de vautours affamés et prompts à vouloir la désunir. Il y a là d’ailleurs une coïncidence historique avec le 80e anniversaire de l’année 1940, dont le traumatisme reste vivace, qui doit nous inciter à réfléchir à nouveau « stratégiquement ».

Le discours du président Emmanuel Macron sur notre stratégie de défense et de dissuasion vient ici opportunément rappeler ces fondamentaux – parfois négligés – et ouvre ce numéro qui, même s’il ne traite pas de la pandémie, colle avec ces exigences géopolitiques qui sont devant nous.

Ainsi, nous poursuivons l’étude de l’avenir de la guerre et de ses mutations. Car celle-ci, de plus en plus hybride et dissymétrique, ne cesse de muter – tel un virus – et de fragiliser notre environnement stratégique, d’où le besoin d’anticiper et de se donner les moyens de l’affronter avec de nouvelles donnes obligeant également à construire une réflexion éthique sur ces nouveaux enjeux. La place de l’Homme est désormais en jeu tandis que les espaces de conflictualité s’élargissent et englobent de nouveaux domaines dont le cyber. La crise actuelle l’illustre d’ailleurs avec la tentative pour certains d’accroître l’anxiété de nos sociétés en manipulant l’information avec les fake news dont l’effet déstabilisateur est immédiat.

C’est d’ailleurs ce qui ressort des « Entretiens de Gouvieux » avec l’expression d’une crise de l’intelligence au sein de notre monde. Tout s’est accéléré au nom de la performance, de la rentabilité et de l’individu… au risque de fracturer nos sociétés et de remettre en cause le vivre ensemble au nom d’un individualisme érigé en mode de fonctionnement et d’un découplage entre les élites et leurs citoyens. À l’heure de la crise que nous vivons, ces textes sont particulièrement éclairants et prémonitoires et ne peuvent que nous inciter à remettre les pendules à l’heure et comprendre que le progrès n’est pas que technique ou matériel ; il est aussi philosophique et spirituel. D’où l’importance de la notion d’engagement et de service, qui est aujourd’hui plus que jamais nécessaire et qui doit être reconnue à sa juste valeur par la nation et donc l’État.

En cette période de basculement du monde, plus que jamais, il importe de prendre le temps de l’analyse et de la réflexion, en affrontant notre passé pour mieux préparer l’avenir, à condition que celui-ci soit souhaité et non imposé. ♦

Jérôme Pellistrandi

Juin 2020
n° 831

La puissance américaine : assise et évolutions stratégiques

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